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TEXTES DES MIGNARDISES LITTÉRAIRES

Mignardises littéraires, c’est un balado à la conjonction de la créativité, de la francophonie et de la communauté étudiante de l’Université de Montréal.  

À chaque épisode, la création littéraire originale d’une étudiante ou d’un étudiant est lue par les interprètes de la troupe Théâtre Université de Montréal. Aussi variés que divertissants, ces courts textes ont été imaginés pour régaler l’auditoire d’une gourmandise auditive à déguster sans aucune modération.

Découvrez ci-dessous les textes qui sont mis en voix dans les épisodes.

Saison 1

Tribulations salivaires et gueule de bois

par Clotilde Séjourné

Mes tympans vibrent sous les pulsations violentes des basses. Autour de moi des corps s’agitent dans tous les sens, frénétiques, collants. Des odeurs de sueur et de parfum bon marché assaillent mes narines, les phéromones font leur travail et l’atmosphère est chargée de désir. Je te vois danser dans ton tee shirt trop grand et tes cheveux en bataille, l’allure de ceux qui restent adolescents toute leur vie. Tu fermes les yeux. Tu ouvres grands les bras pour accueillir la musique. Tu souris dans l’agitation et le vacarme. Pour me donner le courage de t’aborder, j’ai enfilé trois shots de jagger. Je fends la foule, j’attrape ta main et ta bouche trouve vite la mienne, désinhibée par la pénombre, l’envie, l’alcool. Ta langue trouve la mienne et je me demande de quelle texture sont mes dents.  

Tu me glisses bientôt à l’oreille :  

⎯ Tu veux qu’on s’en aille ?  

J’acquiesce. Je jette un regard à mes amies hilares qui me font le V de la victoire. J’ai les aisselles moites, les cheveux ébouriffés et du rouge à lèvres jusqu’au menton, mais on va leur montrer tous les deux que moi aussi, je peux avoir un coup d’un soir.   

Tu me demandes : 

⎯ On va chez toi ?  

Non, chez moi, il y a neuf colocataires aux aguets, prêts à me faire des clins d’œil, dès que tu auras le dos tourné. C’est pas grave si chez toi c’est loin. J’aime bien marcher la nuit.   

Tu prends ma main en marchant. Tu me racontes ta date nulle de début de soirée avec la fille plus âgée que toi, qui parlait trop et qui avait des canards sur sa chemise.   

Tu me dis : 

⎯ Toi, tu sais écouter !  

Sur le moment j’ai envie de te répondre que c’est pas difficile d’écouter, faut juste fermer sa gueule. Mais je te trouve vraiment beau, alors je me tais.  

Tu me demandes comment je m’appelle. Toi, tu t’appelles Simon. C’est le prénom de mon frère. Je te dis que j’ai envie de faire pipi. Tu me caches des voitures avec ta veste. J’ai des sandales. J’éclabousse mes pieds. C’est un désastre. Toi, tu rigoles.  

Une heure s’écoule et on n’est toujours pas arrivés chez toi. Tu te mets à parler de ta mère. Tu m’expliques que vous ne vous parlez plus depuis qu’elle a divorcé de ton père pour se mettre avec un vendeur de fromages. C’est trop de détails mais j’ose pas t’arrêter. Je te demande si tu aimes toujours le fromage. Tu ne réponds pas, mais ton pouce caresse le dos de ma main.  

Quand on arrive à ton appartement, il commence à faire jour. J’ai mal aux pieds. C’est vrai que c’était vraiment loin chez toi. Tu me prêtes ta brosse à dents. C’est un peu dégueulasse mais j’ai assez dessaoulé pour avoir conscience de mon haleine. En appliquant le dentifrice je note la présence de petits poils frisés dans l’évier et d’un caleçon roulé en boule près du bain.   

Quand j’arrive dans ta chambre, tu as enfilé un short de basket orange et tu fais défiler des vidéos sur ton téléphone, avachi au milieu du lit. Je me glisse à côté de toi, tout habillée. Je sens les ressorts de ton matelas dans mon dos. Tu te penches maladroitement vers moi pour m’embrasser. Toi tu ne t’es pas brossé les dents. Tu me dis que finalement t’es crevé, avant de passer tes bras autour de moi et de coller ton nez dans mes cheveux. Tu caresses rapidement ma joue en me disant que ça t’a fait du bien de parler et puis tu t’endors. Tu chuchotes avant de sombrer : 

⎯ C’est agréable. 

⎯ Quoi ? 

⎯ Ça… la tendresse… l’intimité…  

Je reste longtemps comme ça dans la pénombre, les yeux grands ouverts, ton long corps osseux enchevêtré dans le mien. Les copines vont encore bien se foutre de ma gueule.  

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La pluie d’injures

par Amandine Trudeau-Roy

Géraldine, c’t’une mamie, a roule pépère sur l’autoroute. Ses chums de filles l’attendent dans une heure aux machines à sous. Y fait quarante-sept degrés depuis deux mois, c’est chaud en tas. Géraldine chauffe s’a 15 Sud à hauteur de Blainville. Tsé, ça a jamais été beau, mais depuis qu’y ont construit les Outlets, c’t’encore plus laite! Lunettes à la John Lennon su’ l’nez, a rocke s’a Radio classique au 99.5 FM, la Sérénade espagnole de Glazounov pis l’air clim dans l’tapis. Y a rien de plus zen que ça. Mais elle, est pas zen pantoute. Dans sa Mitsubishi violette, a voit p’t’être flou avec ses vieux yeux, mais a s’rend bin compte qu’y a des tonnes d’autos jammées dans le trafic. Glazounov l’entend dire des choses odieuses :   

« Les jeunes de nos jours ne savent plus se conduire! Cessons de nous jouer des sérénades : les routes étaient plus harmonieuses au temps des calèches! »  

Dans voie de gauche, y a Margo. Margo, est vraiment soucieuse des règles, a roule tout le temps 110 km/h de plus que son âge. À Saint-Jérôme, a pésait s’a suce à 135 km/h, mais là, c’est bumper à bumper à Blainville. L’air clim est pété dans sa poubelle mobile, ou poubelle immobile, pis a se décompose à grosses gouttes les fenêtres grandes ouvertes avec les mouches. Pu de clopes dans son pack de Macdo, pis c’est sûr qu’est encore en retard à job. Le gros pick-up en avant lui pitche son exhaust en pleine face. Bin sûr, lui, y peut pas arrêter son moteur, y peut pas s’calmer le klaxon, y peut pas pas l’intoxiquer. À boutte, a sort la tête pis l’insulte violemment :  

« Bougre d'extrait d’hydrocarbure, le convoi de la liberté est dans l’autre direction! Allez à Ottawa et laissez les grands chemins aux braves gens. »  

Pis a pense : « Calisse, on dirait que j’ai de la mousse de combine dans tête! »  

Le complotiste du pick-up ouvre sa fenêtre :  

« Cessez, jeune brebis, je claironnerai comme bon me semblera! »  

Pis y se dit : « J’parle dont bin bin astheure! »  

Le pick-up se laisse pas piler s’es pieds : y écrase le piton. BIIIIP! Pas loin, un motard en gougounes slalome entre les chars. Nathalie, maman en VUS, vire exprès pour l’empêcher de passer. Le motard lui fait un doigt d’honneur…  

C’est l’insulte qui fait couler le déluge. Y faisait tellement sec, y étaient tellement désespérés de trouver de l’eau qu’la source la plus proche qu’y ont trouvé, c’est la pluie d’injures.   

La maman lui lance :   

    Serpent galopin, être porté par deux roues n’est pas un passe-droit! Vous zigzaguerez ainsi sur les pentes de ski.  

Pis le motard mal chaussé :  

    Si ce n’était de vos babouins sur la banquette, j’éraflerais l’arrière de votre charrette!  

Nathalie a se dit « J’feel mon cerveau ramollir, y a d’quoi de pas normal », pis sort :  

⎯ Scolopendre, vous osez piquer mes trésors de votre parole venimeuse! Nul n’a le droit de s’attaquer à de si pures et innocentes créatures.  

⎯ Voyez d’où vient leur caractère de sapajou!  

⎯ Ophicléide!  

⎯ Bande de mandrills!  

⎯ Misérable ver, vous méritez de finir avec vos semblables six pieds sous terre!  

⎯ Et vous avec vos confrères au zoo!  

Pendant leur chicane animale, y a un bus qui passe drette à côté s’a voie de service.  

***  

Géraldine est en tabarnack : ça roule pas pantoute. C’est pu Glazounov à radio, c’est Schoenberg, pis Schoenberg, ça te détraque un esprit. Est en retard au casino. Ça se crie après de tous bords tous côtés, d’une auto à l’autre. Le soleil lui irise les rétines.   

Margo s’fait appeler par son boss. Margo s’fait engueuler par son boss. Margo s’fait renvoyer par son boss, pognée au milieu du parking d’autoroute. A va perdre chaque semaine six jours de travail, soixante heures de paye, pis huit cent dix piasses. A pourra pu payer sa poubelle mobile. Margo voit rouge.  

Le complotiste dans son pick-up check des vidéos de QAnon sur son cell en klaxonnant non-stop. Y pourront pas l’faire taire. C’t’à cause du système si ça avance pas, des puces GPS qu’y mettent s’es routes pour tracker les rebelles comme lui. La conne qui l’a bashé tantôt, c’t’un download du gouvernement certain. Y s’laissera pas faire.  

Ça chauffe tellement s’a route pis dans les têtes que l’asphalte s’met à fondre. Les pneus explosent, les autos s’enfoncent dans le goudron comme si c’taient des sables mouvants. Sur un kilomètre, ça éclate comme des coups de fusil.   

Y avait quequ’chose de bouillant, de chimique dans l’air c’t’e jour-là, un nuage acide qui faisait fondre les neurones pis parler comme des aristocrates avant l’dernier souffle. Quequ’chose dans la fusion de l’asphalte rendait les chauffeurs crackpot, pleins d’esprit pis enragés en même temps.   

Tous ceux qui étaient stallés s’a 15 à Blainville ont fini par sortir de leur char pour se battre, le sang saturé de gaz pas net. Le premier à fondre a été le motard en gougounes, mais y ont tous crevé comme leurs pneus. En quequ’ minutes, y a eu un gratin humain sur l’autoroute.   

Pendant leurs dernières minutes de vie, Géraldine, Margo, le complotiste en pick-up, le motard en gougounes, Nathalie pis sa marmaille, gueulaient :  

Votre musique est aussi ridée que vous, matière à compost!  

Vous n’êtes qu’un téléchargement organisationnel!  

Mère, ma relative vient de me croquer!  

Cyborg de Méphistophélès!  

Homéopathe cancéreux!  

Ordure à quatre roues!  

Skieur de pelouse!  

Chimpanzé!  

 À l’aide!

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Alea Jacta Est

par Laurence Béland

Romain est assis dans la huitième rangée, comme à chaque jeudi. Ses cheveux noirs, ébouriffés, tentent d’évacuer l’électricité, que lui seul sent dans l’air. Les étudiants les plus insignifiants se sont précipités vers la sortie de l’amphithéâtre au dernier mot de Madeleine. Il ne reste donc plus qu’une douzaine de larves humaines qui ramassent leurs cahiers. Comment peuvent-ils être si las, si engourdis après avoir vu tant d’intelligence, de connaissances, de beauté et de passion? Cela reste certainement un mystère pour le jeune homme de la huitième rangée. Romain espère seulement qu’un jour, il connaitra cette intelligence, il détiendra ces connaissances, il goûtera pleinement une telle beauté, et sera consumé d’une telle passion. Le jeudi est devenu sa journée favorite. Son existence repose sur ce moment d’extase qu’est la fin de son cours d’histoire générale des religions. Comme à chaque fin de cours, il attend là, au sixième siège de la huitième rangée. Pour Romain, Madeleine est plus qu’une enseignante, elle est une vocation. Cet amphithéâtre est plus qu’une salle de cours, c’est un temple. 

Elle gravit les escaliers par de grandes enjambées gracieuses pour s’installer dans le premier siège de la vingt-cinquième rangée. Lorsqu’elle est assise, le jeune homme entreprend son pèlerinage pour s’installer juste devant elle, au premier siège de la vingt-quatrième rangée. Cette position permet à Romain de boire les mots de Madeleine. De laisser infuser ses pensées dans son imaginaire. Pour elle, cet acte dépasse la simple conversation, c’est bien plus qu’une façon singulière d’en apprendre davantage à un étudiant passionné par sa matière, c’est tout ce dont elle a besoin, ce qui la garde éveillée : il la vénère. 

Pour Madeleine, cet amphithéâtre est un purgatoire dans lequel la vingt-quatrième rangée est un péché inexorable. Elle enfreint tellement de règles. Au départ, Romain et elle se rencontraient dans la première rangée pour discuter de la matière du cours. Maintenant, c’est un miracle s’ils ne finissent pas tous les deux sur le premier siège de la vingt-quatrième rangée. Romain n’est plus un élève, il est une hantise salvatrice. 

Madeleine est rongée par les remords. Un homme bon l’attend à la maison. Comme elle rentre toujours tard le jeudi soir, il s’est occupé de tout. Il a sans doute tressé avec soin les tignasses bouclées de leurs deux filles, probablement avec autant de douceur que lorsqu’il le fait avec les cheveux de sa femme. Il s’est assurément endormi en bordant les deux fillettes, et il se réveillera probablement lorsque Madeleine déverrouillera la porte d’entrée. Il se précipitera à sa rencontre pour lui chuchoter que son assiette est dans le frigo en déposant un baiser tendre sur le ventre à peine bombé de sa femme. Il ira déposer un dernier baiser sur le front de leurs enfants et ira se coucher. Il prendra certainement un moment pour déposer une capsule d’acide folique sur la table de chevet de Madeleine, pour être certain qu’elle ne l’oublie pas. Il s’assoupira peut-être légèrement, mais il ne s’endormira pas, il attendra sa bien-aimée pour dormir. Lorsqu’elle aura enfilé sa nuisette et qu’elle grimpera enfin dans leur lit, il lui susurrera qu’il est incommensurablement heureux de partager son existence avec la sienne. Puis, un sourire innocent aux lèvres, il s’endormira, rêvant à la rencontre éventuelle de son troisième enfant. 

Installée dans la vingt-quatrième rangée, Madeleine ne peut cesser d’y penser. Elle incarne le mal, pense-t-elle, assise sur le premier siège, elle porte le mensonge. Elle sort donc sa bible. D’une main, elle caresse doucement son ventre, de l’autre, elle ouvre le livre à l’endroit où est placé son marque-page, Rm. 1 : 24. 

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Je me sens disparaître

par Philippe Gingras

Je lâche le volant, je mets mes mains sur mes yeux, je me sens disparaître dans mon siège. Mes mains sont moites, je sens le rugissement de la route, je reprends le volant, je ne vois rien. Tout me voit, tout me condamne du regard. Je roule à sens inverse des autres. Je ne les entends pas, je me contente de les éviter. Le face-à-face me semble impossible, il me semble trop loin devant moi. Je roule sur une route que je ne connais pas. Les voitures autour de la mienne diminuent à mesure que je m’enfonce dans une région obscure de mon esprit. Je vois la futilité des flèches, l’éclat des pancartes, l’agonie des viaducs. Je les ignore. Je n’ai plus d’essence. Je ralentis dans la voie d’accotement, j’éteins ma voiture. Je sors et je m’appuie contre elle pour la faire avancer. Je ne sens pas la chaleur du soleil me brûler les paumes par l’entremise de mon véhicule. La chaussée se penche sur moi. Je marche plusieurs kilomètres en poussant ma voiture, je passe devant le village où je suis né. Je n’y connais plus personne. Ma voiture est sale. Elle et moi venons d’une ville semblable, où personne ne se souvient de nous. Au bout de quelques heures, j’arrive à la fin de la route. La signalisation nous a fait ses adieux il y a bien longtemps déjà. Devant moi l’asphalte disparaît. Personne n’a encore goudronné cet espace du monde. Seule la forêt me regarde. J’abandonne ma voiture et m’enfonce entre les arbres sans prendre la peine de mémoriser le chemin. Autour de moi les oiseaux ne chantent pas. Je n’ai jamais aimé la forêt. L’odeur humide de la terre m’a toujours mis mal à l’aise. J’aime seulement la nuit dans les bois, le seul endroit où la noirceur est absolue. Je ne me souviens pas d’où je viens, je me contente d’avancer. J’enjambe plusieurs racines, je marche sur des carcasses de poissons. Je vois un coyote au loin. Je jurerais qu’il se moque de moi. Je n’ai rien à lui prouver. Le coyote me suit. Je le laisse faire. J’imagine le coyote me rattraper. Je l’imagine me sauter à la gorge et me percer la jugulaire de ses crocs. Je le laisserais faire. Je regarde derrière moi. Le coyote a disparu. Je sors de la forêt et longe sa lisière. Je suis à l’orée d’un champ dont je ne vois pas la fin. Je marche longtemps, je marche encore. Je marche toujours. La nuit tombe et repart aussitôt. Le soleil se cache de moi. Je n’ai pas froid. Le vent est parti. Je me demande s’il a le droit. Je regarde le ciel. Il n’y a aucun nuage. Je garde la tête dans les airs trop longtemps, je vois maintenant des points blancs au-dessus de moi. J’aimerais me cacher derrière chacune de ces étoiles. J’aimerais qu’au moins l’une d’elles me prenne dans ses bras et me berce jusqu’à ce que je me réveille d’une vie qui ne m’a pas fait assez de place. J’arrive au bout du champ. Il n’y a rien devant moi. Seulement une couleur blanche éblouissante. Aveuglante. La fin du monde. Je suis arrivé au bout de l’univers. Je me déshabille et laisse tomber mes vêtements sur l’herbe derrière moi. J’entre dans la lumière blanche. Mes cheveux s’envolent et deviennent libellules. Je regarde le monde une dernière fois. Devant moi, par terre, un tas de mauvaises herbes. Au loin, une fleur est morte. Je me mets à flotter. Mon corps quitte le sol et je ferme les yeux. Je me sens comme quand je n’étais pas encore né. J’ai un vrombissement dans l’oreille. Le bruit vient par vagues et atteint l’autre. Je n’entends plus rien. J’ouvre les yeux. Je vois la Terre comme personne ne l’a jamais vue. J’essaie de respirer mais je n’y arrive pas. Je ne m’en fais pas, je n’ai plus besoin de respirer. Je suis une étoile filante, je suis un météore qui regarde la planète de haut. Au loin le soleil m’attend. Je sens sa chaleur. Je ne m’en accable pas. La lune est belle. Je n’y vois aucun drapeau. Je suis sa face cachée. Je souris. Je flotte dans l’espace. J’y flotterai toujours. Je suis devenu le paysage. Je m’abandonne à l’univers et me laisse entraîner dans l’ailleurs.  

J’apparais enfin.   

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Si je me concentre sur la goutte, est-ce qu’elle va s’en aller?

par Karine Légeron

Ne pas ouvrir les yeux. 

Se concentrer sur le mouvement. 

Se fermer aux sons, aux odeurs, à la douleur. 

Ne pas ouvrir les yeux. Ne pas bouger. 

Ne même pas penser. 

Être. Seulement. Ici. Maintenant. 

Je me vois d’au-dessus. J’essaie de dompter mon esprit. Il faudrait qu’il se calme, qu’il se vide, qu’il rentre dans ce corps assis là en tailleur parmi d’autres corps dans la chaleur étouffante de ce grand hall, qu’il s’y enferme, qu’il s’y déploie en étudiant chaque grain de peau, chaque muscle, chaque os, qu’il suive le déplacement des sensations qui balaient le corps assis là en tailleur parmi d’autres dans le hall de méditation. 

Mais je n’y arrive pas.   

Je pense à demain, au linge que je dois laver ce soir, au moment où mes mains dénoueront mes jambes paralysées, au gecko que j’entends derrière moi en haut à gauche et que j’imagine gros, à la chaleur, aux ventilateurs arrêtés et aux portes fermées, à la fête qui se prépare dans la rue de l’autre côté du mur d’enceinte, aux rires d’enfants et à la musique qui rythme les battements de mon cœur, je pense j’ai faim et je sens une odeur de curry, je pense à la mer à l’hiver à me lever et partir, je pense à la goutte de sueur qui n’en finit pas de couler sur ma tempe droite. Je pense à… 

STOP. 

Ne pas ouvrir les yeux. Ne pas bouger. 

Ne pas penser. 

Se concentrer sur les sensations. Observer leur déplacement. Ne pas intervenir. 

Sentir chaque parcelle de peau, l’une après l’autre, chaque fragment. 

Se fermer aux sons, aux odeurs, à la douleur qui scie les jambes. 

Ou plutôt : se concentrer sur la douleur. L’isoler. L’examiner. La disséquer. Alors, elle disparaît. Je le sais : je l’ai essayé et j’y suis arrivée. Anicca, tout passe.

Si je me concentre sur la goutte de sueur, est-ce qu’elle va s’en aller? 

Je ne dois pas penser. Mais je ne pense qu’à ça. 

À cette goutte de sueur qui glisse doucement sur ma tempe droite mais qui glisse sans glisser et chatouille et fourmille et démange et vrille, qui pique tique toque loque laque latte gratte grâce glace glisse glisse sans glisser. Crisse! Je voudrais l’arracher, oui, l’arracher! 

Non. Ne pas bouger. Ne pas bouger. Laisser la main posée sur le genou. Immobile.  

Anicca. Tout passe. La goutte va passer. 

Mais quand? Quelle heure est-il? Combien de minutes secondes instants fourmillements picotements avant le gong? Combien d’éternité avant de pouvoir passer la main sur le front et essuyer la goutte, m’en libérer? Écraser la goutte. L’anéantir! La pulvériser! 

Sont-elles acceptables, ces pulsions destructrices dans un hall de méditation? Je ne suis pas équanime. Je ne suis pas détachée. Je dois me ressaisir.

Ne pas penser. 

Ne pas ouvrir les yeux. Ne pas bouger. 

Se fermer aux sons, aux odeurs, à la douleur. 

Ne pas ouvrir les yeux. Ne pas penser. Ne pas bouger. 

Ne pas briser les règles. 

Se concentrer sur le mouvement. Observer le flux qui parcourt le corps, suivre le voyage des sensations. Le dessus du crâne. Le front. Les tempes. Les joues. Le menton. Le cou. Les épaules. Les bras jusqu’à l’extrémité des dernières phalanges. Sentir la pulpe des doigts irradier. Revenir au torse, lentement. La poitrine. Les côtes. Chaque côte, une à une. Ne rien brusquer. Le ventre. Le pelvis. Les jambes. Le nœud des genoux. Les chevilles. Les orteils. S’y attarder un peu avant de remonter. Les chevilles. Les mollets. Du chemin des sens parcouru, ne tirer aucune satisfaction. Il n’y a ni échec ni réussite. Il n’y a rien. Rien. Sinon un corps assis en tailleur, un corps à observer, ici et maintenant.

Un corps et une goutte de sueur. Une foutue goutte de sueur qui glisse sans glisser sur ma tempe droite depuis des heures, peut-être des années. Une goutte minuscule, insignifiante, minable. Une goutte redoutable, tenace, implacable, invincible. Une goutte inévitable. Qui m’obsède. Envahit tous mes sens. Je peux la voir, là, immobile et sournoise, gorgée comme une tique, ronde de sel et de souffre, grattant, creusant, cherchant à s’immiscer sous ma peau jusqu’à mon sang. Je peux sentir son odeur âcre et piquante, sa puanteur de sueur. Je l’entends crisser sur la surface de ma tempe. Je sens sur mes papilles son goût salé et chaud, un peu amer. Je la sens ventrue, dodue sous mes doigts, sa petite résistance de goutte qu’une simple pression suffirait à éclater. 

Imaginer… Une simple pression. Une libération. Crever la goutte. Il suffirait d’un geste, d’une seconde. Essuyer la tempe et voilà. Rien de plus. Une seconde pour que meure la goutte et cesse ce supplice. Ou plutôt : ne pas l’achever trop vite. Se venger. Faire payer à la goutte. La torturer comme elle m’a torturée. Œil pour œil, dent pour dent, et tant pis pour l’équanimité. Imaginer… Décoller la main du genou, lentement, lever le bras, approcher la main de la tempe, doucement, suspendre tout mouvement, laisser planer un doute, installer la menace, sentir monter la peur, terroriser la goutte avant de l’écraser, longtemps, puis, reposer la main sur le genou et, les yeux toujours fermés, célébrer cette bataille, cette éclatante victoire. Se permettre un sourire discret, mais carnassier. 

Une voix s’élève sur ma gauche. Le chant se propage et enfle, emplit bientôt le hall de méditation. Dans quelques secondes, le gong retentira. À sa première vibration, je lève le bras, m’essuie la tempe. Je regarde ma main, la porte à mes lèvres puis à mon nez pour vérifier. Sur le bout de mes doigts, aucune trace d’humidité. 

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Captive

par Annaëlle Poulin

Bal de l’Opéra, Paris, 1716.  

Tout le monde l’observait.  

Certes, c’était une conséquence à prévoir pour quiconque se tenait en haut d’un gigantesque escalier au milieu d’une salle de bal. Combien de fois s’était-elle imaginé cette scène dans la dernière année? Son entrée officielle à la Cour, une chance inouïe, le tournant dans sa vie de jeune femme… En revanche, maintenant qu’elle y était, le tout n’avait rien de féérique. L’épaisseur de sa robe et la chaleur des bougies éclairant la salle lui donnaient l’impression de brûler vive. Enfermée dans un corset raide et trop étroit, elle arrivait à peine à respirer. Comble du malheur, la première moitié de son visage était camouflée sous un masque inconfortable, qui nuisait considérablement à sa vision. À cet instant, elle aurait préféré mille fois retourner dans ses fantaisies plutôt que d’affronter cette descente aux enfers.  

Si Anne devait résumer sa vie en un seul mot, mariage serait en première position, sans hésiter. En réalité, elle n’avait jamais eu d’autres choix en tant qu’enfant unique d’une famille noble, et fortunée. Forcés d’admettre qu’ils n’obtiendraient jamais d’héritier légitime, ses parents s’étaient donnés corps et âme pour lui assurer une union prospère, pour ainsi conserver l’estime des Paradis intacte. Dès son enfance, chaque aspect de sa vie fut soigneusement contrôlé pour en faire un modèle de perfection indiscutable. Encouragée par de fausses promesses, Anne s’était laissée transformer en une poupée de porcelaine : parfaite et inanimée, qui n’existait que pour plaire. Plaire à qui, en fin de compte? Elle-même ignorait la réponse. À ses parents, afin qu’ils arrivent à oublier l’échec financier que constituait sa naissance? À ses précepteurs, pour qu’ils accordent un jour autant d’attention à son intelligence qu’à ses bonnes manières? À cette foule d’inconnus qui l’observait, pour qui elle avait tant sacrifié? Tous ces gens considérés comme l’élite de la société, prisonniers de leur costume extravagant et camouflant leur vrai visage derrière un masque assorti. Pour la première fois, Anne avait devant elle une vision concrète de la vie qui l’attendait, et elle se sentait prise au piège comme jamais.   

En descendant la première marche, la jeune fille finit par repérer ses parents plus bas, tous deux rayonnant de fierté. Étaient-ils donc aveugles à ce point ? Ne pouvaient-ils pas voir à quel point elle étouffait ? À mesure qu’elle descendait, les autres visages dans la foule se précisaient. Là où le regard des femmes semblait hautain, celui des hommes était animé d’une étincelle de curiosité difficile à ignorer. Au fond d’elle-même, Anne savait qu’à la seconde où elle poserait son pied sur le plancher de cette salle, son destin serait scellé. D’ici quelques semaines, elle se marierait à l’un des inconnus fortunés présents ce soir, devenant ainsi sa propriété. Par la suite, elle serait envoyée vivre dans une imposante maison à l’autre bout du pays, séparée de sa famille à jamais. Après quelques réceptions mondaines où elle serait fièrement exhibée à l’entourage de son époux, elle irait ensuite s’enfermer dans l’habitation familiale pour élever leurs enfants et vieillirait en demeurant l’ombre d’elle-même pour l’éternité…  

Arrivée au milieu de l’escalier, son cœur s’accéléra dangereusement, bloquant sa respiration. Sa vision se brouilla derrière son masque et ses genoux tremblaient sous sa robe. Hurler à l’aide était inutile, personne ne viendrait à son secours. Sa vie entière lui échappait et elle ne pouvait en aucun cas la rattraper. Tel était le prix à payer pour toutes les femmes dans ce bas monde, au diable la justice.  

Plus que quelques marches la séparaient maintenant du reste des invités. Ses derniers pas en tant que femme libre. S’il en était ainsi, elle refusait de plier sous la peur. Elle laisserait derrière elle l’image d’une dame forte et élégante, coûte que coûte. Elle releva la tête et inspira profondément, incapable d’ignorer les palpitations apeurées de son cœur.  

Au même moment, le fracas d’une coupe de verre au sol vint perturber l’imposant silence dans la salle. Anne sursauta brusquement en tournant la tête vers la source du bruit, son pied droit en suspens dans les airs. Inconsciemment, celui-ci sauta l’avant-dernière marche et elle perdit l’équilibre. Son dos tourna vers le plancher et elle chuta droit vers le sol en criant, désemparée. Elle ferma les yeux pour se préparer à l’impact, mortifiée par le scandale qu’un si bête accident allait créer…  

Miraculeusement, le choc ne vint jamais. Au lieu de quoi, elle sentit son corps s’envelopper d’une chaleur soudaine et rassurante, sous l’exclamation de surprise de la foule. Déstabilisée, Anne ouvrit les yeux et croisa le regard d’un jeune homme, le visage penché à quelques centimètres du sien. Il la retenait fermement contre lui, ses bras enroulés autour de sa taille et ses jambes. Le cœur battant, la jeune fille ne pouvait détacher son regard du nouveau venu, figée par la galanterie de son geste. Avec ses boucles d’un brun noisette, ses traits découpés et ses yeux bleus éclatants derrière son masque doré, il était sans aucun doute l’homme le plus séduisant qu’Anne n’ait jamais vu de sa vie. Elle rougit telle une pivoine à la seconde où cette pensée traversa son esprit, son corps en entier parcouru d’une nouvelle vague de chaleur.  

⎯ Est-ce que tout va bien, mademoiselle? murmura son mystérieux sauveur d’une voix inquiète, le souffle court et les yeux grand ouverts.  

⎯  Oui, ça ira à présent… répondit Anne d’une petite voix, touchée par la transparence de son regard. Jusqu’ici, cette phrase n’avait jamais été aussi sincère.  

Comme toute réponse, il lui offrit un sourire irrésistible auquel elle se fit une joie de répondre, le cœur aussi léger qu’une plume.  

Tout le monde l’observait et, cette fois-ci, c’était peut-être bon signe…

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Momo le macchabée

par David Mongrain

I.  

Corps mort sur une souche. Sur l’albe d’une plaine enneigée. Enrobé d’un ciel dense d’astres. Lumière frétillante d’étoiles, tel un bocal à ras-bord de lucioles. Cadavre cloué sur son siège. Ne saigne pas. Vidé de toute vie, de tous rêves, de toute peur. Desséché par l’horloge et le froid. Le temps voyou qui vole, peu à peu, l’être. Laisse une mémoire, là, esseulée. Que le tic-tac tient par la main. Et la guide jusqu’à l’oubli. Les souvenirs sont des papillons. Qui partent là-haut. Loin de l’emprise des doigts. Mais la chair, elle, n’a pas d’ailes. Frigide, nouée. À un soi-même vidé. Immunisée éternellement aux plaies. Morte, posée sur la matérialité du monde. Preuve que ça a existé. Ceux d’autour veulent savoir. Savoir qui, quand, depuis combien de temps. Décompte des jours sur les doigts de tous les hommes. Depuis que l’un d’eux a commencé. En retard. Toujours trop tard pour comprendre pourquoi. Sans réponses, ils fondent les leurs.   

Ceux qui voient le mort ne savent pas. Ils l’appellent le Macchabée. Or, plus personne ne la tient. La vérité de cet homme. Oubliée, partie. Avec sa mémoire papillon. Avant, il avait son propre nom. Aujourd’hui, c’est un ça. Un ça qu’ils ont nommé Macchabée. Et ce sera son nouveau nom. Jusqu’à la fin de l’avenir.  

II. 

Hier, c’était un lui. Un homme, Momo, avide du monde. Môme, Momo apprit à pointer. Toujours émerveillé de tout. Ivre d’exister, sans se soucier d’être. Il se fit lui-même une promesse : jusqu’à la fin, s’empiffrer de vie. En quête d’écouter ses ambitions d’enfance, il s’en est allé.  Clous en poche. Ni vivres, ni rien. Au centre de l’univers. Nulle part et ailleurs. Là-bas, le hasard avait fait passer un père. Quelques longtemps avant Momo. Il avait pris un arbre, travaillé son tronc, l’a transformé en toit. Pour couvrir ses quatre bouches. Son passage laissa une souche. L’inutile de l’un est l’utile de l’autre. Momo s’y posa, s’y cloua. Pour ne pas bouger, pour y rester. Éternellement là, l’âme ouverte. Face aux horizons et à tout ce qu’elles bercent. Sa tête, vase sans fond, s’emplit de beau.   

Ô azur du ciel, vivacité des plaines où germent flores et faunes, éclat des océans miroitant le cosmos, surplomb des arbres et de leurs doigts-cimes envahissant le firmament, là où les aurores aux reflets d’or peignent la toile d’étoiles et siffle le vent passant, chef d’orchestre éveillant une mélodie de feuilles. Tous ensemble, une fresque sublime par le simple fait qu’elle existait. Çà et là, au-delà. Abreuvait Momo, yeux et oreilles comme goulots. Le crâne éclos éclata, débordant d’images pansant l’angoisse de trop penser. Mémoires s’envolèrent, repues. Regard se ferma. Sourire se forgea et se figea. Au passage d’un dernier souffle.  

III.  

Arrivent les autres, à la recherche d’un où et de quoi construire. Trouvent Momo, l’entourent, questionnent. Inconnu de tous. Corps mort sur une souche. Dont on ignore l’enfance et sa poésie. S’additionnent les quoi, les pourquoi, les comment. Sans savoir, ils concluent. C’est le Macchabée, qu’ils disent. Une mort tragique, qu’ils répètent. Tué, TUÉ, d’autres crient. À tracer du noir sur un cadavre, la vie s’oublie. Ceux d’autour sourds, aveugles. Oiseaux pétillants d’énergie, symphonie des bêtes qui errent, violons des vagues et vents, disparus dans un acouphène. Spectre de la lumière colorant le tapis de nature, absorbée par la dichotomie blanche et noire des débats houleux. La beauté existe lorsqu’on l’observe, l’écoute, la goûte. Intellectualiser ce qui a été, c’est omettre la contemplation du maintenant. Qui s’efface comme tout se perd. La tragédie est sous leur nez. Femmes et hommes qui plaignent un mort. Sans connaître la vie de régal. Festin de tout ce qui est. Tête pleine de merveilles et vide du reste. 

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Le sol natal

par Jingyun Song

Le 9 mars 2021  

Je retournais chaque année dans le petit bourg de mes grands-parents pendant les vacances d’été et d’hiver, sauf quand j’étais à l’étranger. Je pensais que c’était dû à mon envie de revenir sur le sol natal, où j’avais passé mon enfance.  

J’ai découvert petit à petit que c’était la maison de mes grands-parents plutôt que le bourg qui m’attirait. Dans la maison, je me sentais à l’aise, tous mes ennuis s’en allaient.   

Lors de la fête du printemps de cette année, je me suis rendu compte que c’était un regard qui m’appelait à revenir, le regard de la personne qui me contemplait chaque fois que je repartais pour continuer ma vie ailleurs. Où que j’aille, quoi que je fasse, ce regard est ma source de réconfort. Auprès de cette personne, je me sens bien.   

Je reviendrai.   

Attendez-moi.   

 Le 23 avril 2023  

J’ai tellement peur que mamie parte que je n’ai jamais osé imaginer le jour de sa mort. Cette scène et cette idée sont simplement insupportables.  

Pourtant, après qu’elle a perdu la capacité de marcher à cause d’une chute en avril 2021, en la voyant emprisonnée soit dans son ancien lit, soit dans le mien, soit dans le fauteuil roulant que je lui ai acheté, je ressens une tristesse si grande que je n’ai pas pu m’empêcher d’avoir une idée épouvantable et même culpabilisante: peut-être irait-elle mieux après la mort, ne souffrant plus dans l’au-delà. Bienveillante et sage, elle vivrait dans la Terre pure de l’ouest que sa religion prône. Ce n’est pas que j’arrive enfin à cultiver une philosophie de vie qui me permette d’affronter la mort avec sérénité – j’aurais voulu avoir le pouvoir magique de faire reculer le temps et de rendre mamie plus jeune et plus en forme, mais la souffrance d’une femme, qui, autrefois si élégante, intelligente et indépendante, voit avec impuissance sa dignité et sa fierté s’effondrer avec la perte graduelle de mobilité, d’audition et de mémoire, me semble plus déchirante que ma peur de sa mort. Je ne veux ni perdre mamie ni la voir souffrir.   

Pourquoi le destin n’est-il pas plus gentil avec elle ? 

Le 25 octobre 2023  

Aujourd’hui, c’est le 25 octobre 2023, mercredi. Je suis assise près de la fenêtre au deuxième étage de la bibliothèque Gatien-Lapointe de la ville Trois-Rivières. Mon amie P travaille en face de moi, mon mari R est en route de Montréal vers ici, et moi, j’écris. Il est dix-sept heures trente pile. Cela fait huit heures et demie que je suis au courant du départ éternel de ma mamie.   

Hier soir, pendant la vidéo téléphone avec ma tante, qui s’occupe de mamie depuis sa chute, j’ai vu mamie endormie, paisiblement, comme un bébé. Ma tante n’a pas voulu la réveiller et j’ai dit, comme tant de fois auparavant, que ce n’était pas grave et que nous nous parlerions plus tard. Ce « plus tard » est devenu « jamais »…  

Je ne peux m’empêcher de penser à notre dernier échange du 14 octobre – enfin, ce n’était pas un vrai dialogue, car elle ne pouvait que me voir, pas m’entendre. Mamie m’a parlé avec des pleurs dans la voix et des larmes dans les yeux : « ça fait très longtemps que je ne t’ai pas vue, et depuis ces derniers jours, j’ai envie de venir te rendre visite pour te voir. Maintenant que je te vois, je peux partir. »   

En fait, mamie ne pouvait plus marcher depuis sa chute, et après avoir contracté la Covid-19 deux fois cette année, elle était pratiquement paralytique et très faible. Malgré cela, pendant ses derniers jours où mamie ne reconnaissait même plus sa propre fille qui prenait soin d’elle, alors qu’elle avait presque perdu toute notion d’espace et de temps, elle avait cette idée d’aller voir sa petite-fille, qui était pourtant au Canada, si loin d’elle, mais qui lui manque tant et à qui elle tient toujours.   

« Elle dit souvent que tu lui manques. », m’a dit ma tante hier soir.  

Même si je m’efforce de me préparer à son départ depuis ma visite de cet été, où je pleurais en la voyant souffrir, je ne trouve pas la perte moins déchirante.  

Finalement j’ai perdu ce regard, j’ai perdu ce lien avec mon sol natal.  

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À la barre

par Béatrice Larin

Je le sais dès que je vois les miroirs me refléter. C’est qu’ici on n’y échappe pas, il y a des miroirs partout, ils tapissent deux murs entiers du studio. Un été, ça ne fait qu’un été. Et j’ai l’air de ça. Je mords mes joues par en dedans pour les creuser. L’illusion fait plus classe. Pendant ce temps-là, mon inconfort grandit, il se loge une petite place dans mon ventre parmi les filles qui, larguant sac à bandoulière et bouteille d’eau, affluent dans le studio. Elles prennent leurs aises en échauffant leurs pieds, jasent de leurs vacances entre deux pliés. Longilignes et insouciantes. Évelyne a les épaules plus découpées, ça paraît qu’elle en est fière. Elle s’est probablement éprise d’un gym rat depuis la fin de la saison dernière. Marianne me semble changée, elle aussi. Ah, ce sont ses mollets — ils ont perdu du muscle. C’est ce qui arrive hélas quand on omet d’entraîner nos corps de ballerines, même juste pour la saison chaude. J’ai fait de mauvais choix, je le sais. J’ai perdu de vue l’essentiel, aveuglée par le temps trop doux, l’oisiveté trop facile. Ma salive, quand je l’avale, goûte le regret. Clémence arrive, un muffin aux bleuets à demi-entamé dans une main. C’en est une qui devrait se surveiller davantage quant à moi. Trois ans qu’on danse ensemble et elle n’a jamais changé de grandeur de costume. Justement, j’entends s’écouler mon propre sablier; c’est le ballet de Noël qui plane dans l’air. J’ai treize semaines pour redevenir fidèle à ma silhouette. Celle élégante, celle qui ne déborde pas. Parce que cette fille-là que j’ai du mal à regarder dans les yeux, embarrassée dans une paire de collants roses, ce n’est pas la vraie moi. Ça ne peut pas.  

Battements à la barre. Enfin je me détourne des miroirs. Les pieds en cinquième, genoux alignés et armée de mon meilleur en-dehors, je m’applique. Tendu, hop! Mes os craquent et j’aime le son. Pointé, fermé. À la seconde, hop! Crac. J’ai encore de ma fragilité, elle m’a suivie, elle. En croix, tendu, et hop! Mais les os de mes hanches ne font plus vraiment saillie. Je le constate en les palpant discrètement pour vérifier qu’ils sont toujours là. C’est injuste parce que je suis faite pour saillir, moi. Être pointue juste là où il faut. J’ai toujours été saillante des clavicules, des coudes, du bassin, des chevilles, partout où les lignes des os sont belles, où elles aiment à paraître. Maintenant, les fondus à la barre. De concert avec les autres filles, je rechigne un peu, parce que ce n’est l’exercice préféré de personne, celui-là. Mais fondre, c’est une bonne idée, par exemple. En attendant que je redevienne normale, j’aimerais ça me fondre dans les craques de miroir. Arrêter un peu d’être exhibée comme ça, toutes mes coutures à l’air dans mon petit léotard, poursuivie par un reflet qui me nargue peu importe dans quel sens je le regarde. J’aimerais ça fondre comme une bougie de cire, mais juste aux bonnes places. Ce serait parfait, fondre sur commande. Et surtout plus rapide que l’acharnement patient auquel je dois m’astreindre.  

De retour face au miroir. Enchaînement de sauts au centre. Ici c’est pire, à découvert, il y a tant d’yeux pour me scruter. Mes bras qui ont épaissi. Mes cuisses qui se touchent. Le bas de mon ventre qui, peu importe comment je le presse, garde une rondeur. Les regards rebondissent dans les miroirs, parfois juste un, en coin, et c’est suffisant pour braquer sur moi la honte. Jeté temps-levé, honte. Coupé-et-assemblé, honte. Échappée battue, pas de bourrée, hop! change, grosse honte toute laide. On répète à gauche. L’essoufflement me guette, il est déjà dans mes joues roses. Je les mords encore, même si ça ne camoufle rien.  

Fouettés. À la barre pour les moins bonnes, au centre pour les meilleures. Qu’elles donnent l’exemple de celles qui réussissent. Préparation, tendu et hop! Un, tourne! Deux… 

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Flottement

par Louka Duhaime Choquette

Un homme fait la vaisselle face au public. 

L’HOMME

J’pu capable. Ton attitude, tes p’tites répliques condescendantes. J’comprends pas comment tu fais. T’as le don d’me taper su’es nerfs, c’est inné en toi, t’fais même pas exprès. J’suis à boutte. Pis criss, on dirait qu’t’as éradiqué d’ton vocabulaire le mot « merci ». Cinq lettres, un mot : c’est pas compliqué me semble. 

Il ne remarque pas, derrière lui, l’arrivée silencieuse de sa femme dans la maison.

Ah ! Pis j’ai pu l’goût de t’faire des fucking crêpes. Pis d’déneiger ta mazda. Pis ça fait un boutte que j’ai dit bye bye aux doux papillons que j’avais dans l’ventre quand j’voyais ta crisse de belle face… Pour de vrai. Tu m’crois p’t’être pas mais c’est vrai : j’t’aime pu. Je sais pu… je sais pu comment t’aimer.

Sa femme sous le choc. 

Y’a probablement quelque chose qui s’est brisé. Récemment. Pas comme une assiette ou une tasse qu’on échappe par terre pis qu’on ramasse en sacrant. Ça, c’est facile à ramasser. C’est facile de trouver les morceaux dans cuisine. Pis au pire avec un peu de crazyglue pis pas mal de détermination, ça se recolle. Ça se répare. Moi j’te parle d’un amour qui s’répare pas. Qui s’répare plus. Parce que les criss de morceaux coupants, j’les vois pas, même si je sais qu’y sont là, qu’que part, parce que j’marche dessus pis j’ai fucking mal. J’dois avoir une hémorragie interne parce que j’sais que j’saigne, mais j’arrive pas à le voir. J’dois avoir du sang invisible ou une connerie d’même. Eh. Ch’u bin cave. Non, ça, j’dirai pas ça. 

Sa femme s’assoit à même le sol. 

Me semble j’avais autre chose à dire là … À propos de… Ah ouais. Heum. Tu vas sûrement me m’demander comment je vais faire, pour vivre, sans toi ? T’es sérieuse là ? Tu crois qu’t’es assez importante pour que ma vie s’arrête si t’en sors ? Est-ce que tu t’rends compte de l’absurdité que t’es en train de me raconter ? Ça fait juste dix ans qu’on est ensemble, dix ans qu’on partage tout. Dix ans qu’tu veux pas sortir de là. Caliss. 

Violemment, il se cogne l’index contre la tempe. 

J’me suis jamais autant bien entendu avec quelqu’un de toute ma vie, c’est sûr que trouver qu’qu’un d’autre va pas être faci – c’est sûr que trouver qu’qu’un d’autre ça va pas être impossible. J’vais me r’trouver « démuni » une fois qu’on sera séparés. Tu’m’prends pour qui, criss.

Long silence élastique. 

Mais c’est vrai qu’on a bâti que’qu’chose d’unique, quand même. C’est précieux ça. Avoir quelqu’un qu’t’aime, pis qui t’aime, chez toi, en r’venant d’la job, mettons. J’aime tellement ça, avoir tes bras autour de mon cou. J’me sens bien, j’me sens à ma place, invincible presque. Mais ça c’est du passé. Ça existe déjà pu. 

Eille, j’me rappelle encore d’la fois au parc. On baignait dans l’soleil, y faisait chaud, on s’était mis en maillot. T’avais préparé un pique-nique, pis t’avais amené ton panier d’osier, tsé, celui que t’avais acheté pas cher à une vente de garage. Avec l’argenterie assortie en plus. Bleu poudre. Tu m’mettais constamment les ustensiles dans face parce que tu disais que ça « fittait » bien avec mes yeux. Pis tu t’mettais à rire, tu pouvais pas t’arrêter. Tu me sautais dessus avec la même énergie pis la même naïveté qu’un kid de six ans. Pis tu m’regardais, longtemps, sans ciller, avec tes grands yeux émeraude. J’voyais juste toi. J’pouvais juste te voir toi. À ce moment-là, on était les seuls à savoir comment exister. 

Quand j’y r’pense, maudit qu’on était bien. On avait quelque chose de tellement beau qu’ça nous brûlait les mains. Puissamment pur… Pis c’est p’t’être pas perdu. Y’er p’t’être pas trop tard. J’t’imagine là, t’es dans ma tête, pis tu pleures pis tu souris… pis tu souris en pleurant ou tu pleures en souriant pis tu pleures des sourires mes sourires pis j’pense que p’t’être que j’pense que j’t’aime encore… 

La femme avance vers son mari. Tends le bras pour toucher son cou. Abaisse le bras sans l’avoir touché. Un pleur ou deux collés aux joues, sans bruit, elle sort.   

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Deux photos

par Alissa Cochet

Photo 1 

Ma mère me raconte. Il faisait froid. Emmitouflée dans une couverture de laine, je dormais, il lui semble. Elle était sortie me promener, comme elle le ferait toute mon enfance, et s’était assise sur un banc par hasard. Nous n’étions que deux. Où était son mari, mon père, je l’ignore, elle ne le dit pas. Il faisait noir. Sans doute était-il à la maison, en train de faire ses devoirs.   

Il venait de commencer à neiger. Une composition idéale : une jeune mère sur un banc, poussette à ses côtés, toutes deux auréolées par la lumière d’un lampadaire ; derrière eux, un parc désert. Un photographe l’a remarquée.  

La photo a été prise rapidement, tout juste le temps de cadrer. Le flash a relevé la blancheur de la neige, lissé les rides de fatigue, immortalisé le contentement sur les traits. Un contraste étonnant entre le ciel noir et les flocons qui le striaient. Entre la pâleur du visage et le cuir foncé du paletot. Dans le landau, sombre, lui aussi, des draps crème indiquaient une présence, sans laisser voir l’enfant.  

Cette photo, elle ne l’a pas. Elle ne l’a jamais eue, mais elle la décrit comme si elle l’a sous les yeux. Je la vois, moi aussi : le parc ; la neige ; le banc ; ma mère, droite et fière, qui fixe l’objectif avec air de défi propre à ses jeunes années.   

Qu’avait-il vu, ce photographe, pour être ému au point d’accoster une inconnue et de lui demander la permission de prendre une photo ? S’était-il rappelé sa propre enfance, sa mère ? Ou bien, sa compagne ? Quêtait-il la photo qui le rendrait célèbre ? La photo l’avait-elle déçu au moment de l’impression ? L’avait-il même gardée ? Enfouie dans une pile de photos d’étrangers, oubliée ou perdue, peut-être avait-elle été léguée à de proches parents à la mort du photographe. La photo se serait alors retrouvée dans un énième album ou une boîte, anonyme. Une photo mystère. Ma mère, aux yeux d’un autre encore plus qu’aux miens, un mystère.   

Photo 2

Un trio, deux assis sur des colonnes, le troisième accroupi sur ce qui semble être une brique retournée à la verticale. Les visages sont flous, les vêtements foncés. L’histoire d’un seul des trois garçons est connue, celle de Viktor. Au moment de la photo, en 1973, il a seize ans, peut-être dix-sept. À 25 ans, il meurt d’une crise de cœur dans la douche. Impossible, toutefois, de dire à quel visage ce nom correspond. Viktor demeure en ce sens aussi anonyme que ses pairs.   

Au centre de la photo trône un mur de béton clair fraichement vandalisé. En 1973, comme la jeunesse soviétique a peu accès au reste du monde, Deep Purple devient Deep Purpel sous le coup de pinceau des trois joyeux délinquants. Au cœur du régime communiste, les vinyles circulent sur le marché noir, tout comme les jeans — symboles de l’ennemi, l’Amérique libre et capitaliste — il est impossible de se les procurer dans les magasins. Les mots anglais ne sont connus qu’à l’oreille, on les voit rarement écrits, et bien que l’anglais soit enseigné à l’école, il est réduit à une forme si rudimentaire qu’il est impossible pour la population de bien le comprendre. Les jeunes — bien que les plus vieux y participent aussi — sont les plus grands consommateurs de ces marchés noirs. Livres étrangers et prohibés y sont vendus au même titre que la drogue. Avides de savoir et iconoclastes, les jeunes entendent les rumeurs en provenance du monde libre et cherchent tous les moyens d’y participer.    

Leur main levée dans les airs, un salut, peut-être. À qui pourrait-il s’adresser, ce salut ? Au groupe anglais ? Au (possible) photographe ? Ou, en l’absence de celui-ci, à l’appareil photo qui les fixe ? Se peut-il que ce Deep Purpel, tagué par Viktor et ses deux amis, soit une ode à cette culture occidentale qui ne leur atteignable que par la musique ?  

À 25 ans, Viktor meurt donc, le calendrier géorgien indique 1982. Au moment de sa mort, il reste neuf ans au régime communiste, à la dictature qui a instauré le mutisme et l’obéissance et a tué des millions. Ce même régime qui a créé les goulags, causé le Holodomor, tenté, vainement, de dissimuler la catastrophe nucléaire de Tchernobyl. Viktor ne connaît pas la liberté qu’il tente d’atteindre dans la photo, qu’il imagine peut-être à la portée de son chapeau. Un millimètre de plus et peut-être l’attrapera-t-il, seulement un millimètre de plus pour l’attraper ce rêve qu’il soit américain, anglais, français, qu’importe au final, qu’il soit seulement autre chose que soviétique.  

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Serpents et échelles

par Gabriel Deschamps

L’enfant lui demande Mais vous, Sibyl, allez-vous bien ? et Sibyl prend quelques secondes pour encaisser la question, lui répond d’un limpide mensonge Oui, je vais bien, puis sent le besoin d’en ajouter pour farder son leurre d’une naturelle désinvolture Surtout ici, dans mon bureau, ici, c’est mon lieu à moi, tu vois, je suis toujours bien quand je suis ici, et elle laisse planer le silence.  

Elle ne lui dira pas que sa fille, qui a le même âge que lui, lui en veut d’avoir passé la hache dans leur famille nucléaire en divorçant de son père, en quittant la maison avec les cris et les insultes ravalés qu’elle aurait souhaité lancer sans retenue, que dans le placard du bureau sont entassés sa valise et un matelas de sol, que ce bureau est pour les prochaines semaines tout ce qu’elle possède le temps qu’elle trouve une solution, qu’elle trouve le courage de demander à sa sœur de l’accueillir. Elle brasse le dé, avance son pion de quatre cases, tombe sur un serpent et dégringole jusqu’au bas du plateau de jeu. Et toi, dis-moi, c’est lequel ton lieu à toi, ton cocon ?

L’enfant soulève imperceptiblement un sourcil pour marquer son étonnement. Chaque question de Sybil l’étonne, après tout, il ne comprend pas pourquoi on s’intéresse à lui, pourquoi il fallait attendre que sa mère meure pour qu’on s’intéresse à lui, mais il reprend rapidement l’air stoïque dont il s’affuble pour masquer sa suspicion, son doute, sa vulnérabilité, pour honorer l’héritage social de la lignée d’hommes à laquelle il appartient sans même le savoir encore.  

La première réponse qui lui passe par l’esprit est Ma chambre, mais cette réponse serait erronée, sa chambre est l’endroit où il se réfugie en pleurs pour se protéger lorsqu’il dit la mauvaise chose ou fait le mauvais geste et que son père lui rétorque Mais quel abruti, tu n'aurais jamais dû naître, sa chambre accueille ses misères que les murs absorbent, moisis par l’humidité de ses chagrins, sa chambre n’est pas son cocon mais son tombeau, répondre Ma chambre serait faux et il s’intime de ne dire que la vérité, alors il fixe le vide en attendant qu’elle surgisse. Sybil l’observe patiemment, attentive aux pupilles de son jeune patient qui se déplacent sans apparente destination, du plateau de jeu à la fenêtre, à la recherche d’un indice sur lequel se poser.  

L’enfant ne sait pas quoi répondre, il ne possède pas de lieu, tous ceux qu’il a habités ont été putréfiés par les fantômes qui le poursuivent, même ce bureau où on lui assure qu’il ira mieux n’est qu’un immense miroir de ses malheurs qu’il creuse par obligation, parce que Madame Marie-Claude lui a dit que c’était important de ne rien garder à l’intérieur, qu’il fallait extérioriser ses blessures qui pourtant se retrouvent dans tous les objets qui l’entourent. Je ne sais pas, je n’ai pas vraiment d’endroit, je n’ai pas ça moi, un endroit, ça prend des sous pour avoir son endroit à soi, papa dit toujours qu’on n’en a pas, des sous. Il lance le dé et avance d’une case. Je ne sais pas.  

Sybil le comprend de ne pas savoir, elle ignore ce qu’elle dirait si elle était à sa place, mais elle n’est pas à sa place, elle trouvera une réponse une fois ses sous-vêtements rangés dans une commode, une fois qu’elle aura réussi à expliquer à sa fille que c’est mieux pour elle comme ça, que papa et maman se disputent trop pour rester ensemble. Pour l’instant, elle doit effectuer son travail. Dans ce cas, y a-t-il un lieu où tu aimerais être ? Je…. Son regard terne, cachant pourtant une détresse brûlante qui danse comme un feu de joie, se braque sur une craque du plancher. Il ouvre la bouche, émet quelques syllabes disjointes, se tait, se mord l’intérieur de la joue. Certains mots se forment dans sa tête, mais il est incertain de leur valeur, de leur intelligibilité.  

Je ne sais pas. Je pense que le lieu où j’aimerais être n’existe pas, il prend son temps, réfléchit, regarde le sol en plissant des yeux pour se concentrer, comme s’il essayait d’entendre un bruit ténu, ce serait peut-être une planète avec une rose, comme dans Le petit prince que Madame Marie-Claude nous a fait lire, ou plutôt un grand château, oui c’est plus ça, ce serait un grand château où on pourrait toujours s’amuser, colorier, on pourrait jouer aussi, jouer à des jeux comme ceux-là, il pointe le Serpents et échelles qui le sépare de Sybil, mais on ne serait pas obligé répondre à une tonne de questions en jouant, on ne ferait que jouer, un grand château aussi où les mamans ne mourraient pas parce qu’on tuerait les maladies avant qu’elles ne deviennent graves, les papas non plus d’ailleurs, où on trouverait des remèdes qui ne font pas vomir ou perdre les cheveux, ce serait de toute beauté, maman disait toujours que les choses étaient aussi belles que dans les films, mais ce serait plus beau que dans les films, et on pourrait aussi mettre ses pieds dans l’eau et dessiner dans le sable avec une branche, parce qu’il y aurait la mer juste à côté, on pourrait nager et jouer à Marco Polo.  

L’enfant s’interrompt, il croit qu’il ne répond pas à la question, se demande pourquoi ces mots se sont rassemblés pour former ces idées sans même qu’il le veuille, lui qui n’a jamais vu ni château ni mer. Je ne sais pas si ça compte. Sybil non plus ne sait pas si ça compte, car qu’est-ce qu’elle en sait, après tout, des choses qui comptent et de celles qui ne comptent pas ?  

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Où sont passées les étoiles?

par Jérémy Audet

Le ciel a perdu ses étoiles quand papa est mort. Le soleil est devenu mauve, recouvert d’ecchymoses. Les arbres se sont crispés, les fleurs se sont fanées. Les oiseaux se sont envolés en espérant retrouver un endroit chaud où chanter. Le vent a crié si fort que les nuages ont explosé en une pluie de météores.   

Maman, quand elle a vu le monde se briser, est tombée au sol. Les morceaux de son corps se sont répandus partout sur le plancher en des miettes si petites qu’il était impossible de les recoller. Sa douleur a fait décoller la peinture des murs. Le salon blanc est devenu gris, ma chambre jaune est devenue beige, la maison bleue est devenue noire. Sa tristesse a tourné l’air d’été glacial si rapidement que les feuilles des arbres ont fui sans même devenir orange.  

Xavier, quand il a vu le monde se briser, a mis le feu au ciel. Il a pris une allumette pour regarder les flammes danser sur ses rêves, sur ses espoirs. Sa rage a fait éclater toutes les fenêtres de la maison pour laisser le feu nous avaler. Sa tristesse a explosé les fondations de la maison que nous avions construite grâce à notre amour.  

La première chose que maman a faite après la mort du monde a été de sortir de la maison et d’entrer dans un dépanneur pour acheter de la bière. Dans cette bière, elle reconnaissait le visage de papa : fin, doux, aimable, chaud. Je pense qu’elle pouvait sentir la chaleur de papa dans le bas de son ventre. Elle dansait autour de la table, bousculant les chaises, cassant des verres.   

La première chose que Xavier a faite après la mort du monde a été de sortir de la maison et d’entrer dans la maison de son copain pour taire la douleur. Je ne l’ai pas vu de la soirée sauf lorsqu’il est revenu pour dormir. Ses yeux rouges étaient la seule couleur dans la maison. Il avait dansé avec maman autour de la table, bousculant les chaises, cassant des verres.   

Durant la première semaine après que le monde s’est fracturé, maman n’est pas rentrée travailler. Elle est restée à la maison en regardant des films sur l’amour en buvant les bières du dépanneur. Son visage est devenu si gris que je n’arrivais plus à la distinguer des murs. Elle marmonnait sans cesse, mais je ne savais pas si elle me parlait ou si elle parlait à papa.   

Durant la première semaine après que le monde s’est fracturé, Xavier s’est battu quatre fois. Il revenait à la maison les jointures en sang, le visage aussi mauve que le ciel. Les seuls mots qu’il arrivait à communiquer étaient les trous dans les murs. Je pense que c’était la seule façon qu’il avait trouvée pour ne pas s’effondrer sur le sol.  

Après le premier mois, maman a disparu pour devenir une inconnue. Elle buvait trop de bières pour savoir que l’hiver s’installait. Elle dansait avec la mort en pensant qu’il s’agissait de papa. Son sourire qui était si grand est devenu le croissant de lune qui a fait fuir toutes les étoiles.  

Après le premier mois, Xavier a disparu pour devenir un inconnu. Son avenir s’était fracturé sous ses poings. Il avait tout détruit de sorte qu’il ne se reconnaissait même plus. Son rire qui était si beau est devenu l’obscurité qui a englobé toutes les étoiles.  

Moi, quand j’ai vu que le monde s’est brisé, j’ai regardé le ciel et j’ai vu toutes les étoiles tomber pour me laisser sous un grand ciel mauve. La première chose que j’ai faite a été de rester dans la maison pour replacer les cadres comme ils étaient avant la tempête. Durant la première semaine, j’ai recollé les morceaux brisés pour que papa soit fier de sa famille. Après le premier mois, je n'ai pas disparu pour devenir un inconnu, je suis resté pour faire ce que papa faisait : garder la famille serrée.  

Ça fait maintenant deux mois que papa est mort et rien n’a changé. Maman a remplacé papa par l’alcool et Xavier a remplacé papa par la violence. J’ai tellement peur de perdre ma famille. Plus les jours avancent, plus ils me glissent entre les doigts. Je fais souvent des crises de panique maintenant, mais j’ai trouvé que, si je vais dans la forêt derrière la maison, ça va un peu mieux.   

Je venais souvent avec papa ici. On s’allongeait sur le sol et on regardait les étoiles. C’est lui qui m’a appris à repérer la Grande Ourse et la Petite Ourse. Nous étions tous les deux passionnés par les étoiles. C’est dommage qu’il n’y en ait plus maintenant.  

Allongé sur le sol, dans le silence du monde meurtri, j’entends une porte claquer et je sais que c’est ma maison. Je prends une grande respiration et j’essaie de me rappeler des étoiles. J’essaie de me rappeler le visage de papa aussi clairement que je le peux pour ne pas l’oublier. J’ai tellement peur de perdre ma famille, mais j’ai encore plus peur d’oublier papa.  

Je me lève doucement et je retourne vers ma maison. Je quitte les arbres pour aboutir sur une petite rue de terre. Je la traverse pour arriver sur notre terrain. À travers les fissures de notre maison, je peux voir maman et Xavier crier.   

Lorsque j’ouvre la porte, le vent essaie de m’amener au loin. Il me crie de ne pas entrer puisqu’il sait tout. Il sait ce qui s’en vient, il sait que c’est le début de la fin. Je le sais aussi, mais je ne veux pas y croire. La fin sera quand je le déciderai, quand papa me le dira.  

La fin sera quand j’aurai retrouvé les étoiles. 

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Vote à vau-l’eau

par Éloïse Gagnon

C’était jour de fièvre. Comme de comateux malades qui, brutalement, sortiraient de leur molle léthargie par un accès de toux et s’horrifieraient de leur lucidité soudaine, les gens, ce jour-là, se réveillaient avec d’étranges frissons. Ils avaient le regard aigu, anxieux, cassant ; les villes étaient comme prises de vapeur dans leur souffle chaud et sous leurs mains moites. Visages blêmes, fronts brûlants. Les enfants devaient rester cloitrés chez eux, et ils se pendaient aux fenêtres, en grappes agitées, s’apostrophant bruyamment d’un immeuble à l’autre, ou alors laissant crever leurs rires sur les passants graves et pressés qui défilaient à leurs pieds. Les vieillards non plus ne sortaient pas tellement ; ils savaient que la bouffée fiévreuse qui secouait la foule n’était qu’un trouble bref, qu’une palpitation passagère, qui s’évanouirait comme elle était venue. Ils attendaient qu’elle passe sans en attendre rien d’autre, ricaneurs et désabusés, les flancs dans leurs bergères, laissant siffler entre leurs dentiers des murmures de pronostics, des petits commentaires aigres. Les plus tristes avaient au front, glissés entre leurs rides, des plis mélancoliques, la nostalgie du temps où des jours semblables avait su affoler leurs pouls par ses désagréables mais enivrants désordres.   

C’était jour de fièvre, les enfants étaient confinés, les vieillards s’enfermaient ; mais les adultes, eux, se livraient aux remous généraux, vacillaient, hagards, confus de ce coup de sang soudain qui était venu empourprer leurs gros visages mous et les jetaient dans la rue, courants d’une maison à l’autre, l’écume aux lèvres et la parole fébrile. Un petit souffle sec grelottait dans leurs poitrines, leurs yeux roulaient plus vivement qu’à l’ordinaire, leur salive avait un goût âcre. Ils parlaient fort, parlaient trop. Pointaient du doigt, montaient le ton. Qu’était devenue la douce tranquillité qui les engourdissait la veille encore, qu’était devenue leur chaude et souple sérénité, leur confortable candeur ? Elle avait reçu un premier coup ce matin, au lever du lit, dans les journaux ; puis un second après le déjeuner, quand ils avaient allongé le cou et que, de la fenêtre, bannières et drapeaux s’étaient fichés sur leurs rétines. C’était aujourd’hui, c’était le grand jour, aujourd’hui déjà, aujourd’hui encore, quel affolement, quel séisme! Quelques enfants avaient pleuré, des poings s’étaient abattus sur les tables, qu’est-ce qui se passe avait demandé le frère ou la sœur, et on leur avait cérémonieusement répondu, avec un air sérieux et grave, qu’aujourd’hui, c’était jour d’élections.   

C’était jour de fièvre! C’était jour d’élections! On se rappelait soudain avec folie des vieux insignes ou des vieux écussons qui ronflaient dans les caves, des macarons et des cocardes que gardaient les greniers, et vite on dépoussiérait le tout pour aborder ses couleurs. Les couleurs étaient reines, aujourd’hui, on s’en serait barbouillé le visage, on s’en serait badigeonné la langue pour mieux pouvoir les crier à pleine bouche. Peu importait le choix de la couleur du moment qu’on s’en trouvait une, un peu au hasard, et qu’on la soutenait de toutes ses forces. Bleu! Rouge! Mauve! Vert! Orange! Noir! Blanc! On s’enflammait, et sous les cris d’un tocsin imaginaire, les adultes se déversaient dans les rues, se pressaient chez voisin et voisine, s’éparpillaient dans les cafés et dans les bars où montaient, grondantes, leurs voix rauques de passion. La foule bouillait, frémissante. Venait midi : les bureaux spéciaux ouvraient. Moment solennel et grave entre tous, moment de grâce et de devoir, de sentence et de consécration! Les vieillards sous leurs flasques dentelles n’osaient plus murmurer ce mot-là, mais les adultes nommaient encore, doctoralement, la tempe chaude, le grand et universel principe qu’ils venaient défendre par leur vote ; ça faisait claquer les lèvres, ça sonnait bien, et ça faisait tout doux dans le ventre.    

Puis après quelques heures de petits papiers, petits crayons, petites boites et petits griffonnements, petits chiens et petits formulaires, les bureaux spéciaux fermaient. On se jappait les couleurs dans un dernier élan d’enthousiasme : Rouge! Bleu! Vert! Et lentement les gens repartaient vers leurs logis comme une grande marée convaincue et heureuse. On goutait béatement l’ivresse de ce grand vertige d’un jour. Les cheveux frisés sur les nuques humides se détendaient et retombaient sur les épaules ; les sueurs s’égouttaient en flaques paisibles, les visages tendus se remplumaient. À la maison on caressait doucement du doigt l’étendard ou le macaron de ses couleurs, on riait d’un petit rire gras en entendant le commentaire laconique d’un vieillard ou la plaisanterie boudeuse d’un marmot. S’il y avait des amoureux, ils s’embrassaient, ou se giflaient, puis oubliaient. Et on rangeait les couleurs pour faire un bon repas, on s’endormait repu, content, fier et patriote, avec un dernier soubresaut de fièvre que le sommeil ravalait goulument. Demain matin on accueillerait avec un bâillement la couleur gagnante, puis on se rendormirait, les yeux ouverts, pour les quatre prochaines années.  

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Piano piano

par Anthony Langevin

⎯ C’est aujourd’hui ou demain ton examen?  

Une seule phrase pour en douter.    

⎯ Aujourd’hui.   

Je feins de recevoir un texto. J’ouvre mon téléphone pour m’assurer de mon horaire. Je rafraichis la page web du conservatoire. Je retourne dans la conversation de courriels que j’ai avec mon professeur. Aux deux endroits, c’est écrit. 10 octobre. Maintenant, il ne me reste qu’à être à l’heure. Quoique vivre à Montréal c’est automatiquement être exposé au risque d’arriver en retard.  Je dois calculer; les camions de livraison du IGA bloqueront sûrement Saint-Zotique; arriver tout juste en retard pour le métro et m’ajouter un cinq minutes de plus à mon trajet; me faire interpeller par le gars qui essaie de m’embarquer dans sa secte à chaque fois que je passe à côté du Café Eevee. Trop de possibilités. Faut que je parte. Tout d’un coup, je sens une cascade m’inonder les aisselles et le dos. Mon pull-over me colle à la peau et je n’arrive pas à l’enlever, je me bats pour retirer les manches. Mon corps entier est submergé par le stress. Tous mes pores de peau sécrètent un amas d’angoisse qui me rappelle mes mains moites, sans contrôle, sur le piano. Comme si elles ne m’appartenaient plus. Je ne peux plus y aller. Je dois absolument annuler. Je ne peux pas prendre le risque de voir mes doigts glisser et se perdre entre les bémols et les dièses.   

⎯ Ça va tu Antho?   

⎯ Oui, oui. Top shape je te dirais même.  

Good! Je te souhaite « merde » alors!  

En parlant du loup. Je la sens, la boule, descendre dans mon ventre. Elle est lourde. Un autre élément qui pourrait me faire arriver en retard. Je feel vraiment pas soudainement. J’ai tu le temps? Mon examen est dans une demi-heure.   

⎯ OK, merci, faut que j’y aille on se reparle! 

Ciao!  

Je sors en courant. Je tapote les poches de mon manteau pour m’assurer d’avoir mes clés et mon portefeuille. Tout est là. Ma poche de pantalon; mon téléphone absent. Je n’ai pas le temps de retourner chez moi, autrement je serai assurément en retard. Je n’ai aucune idée de l’heure actuelle. Je vois le gars de la secte à côté du Café Eevee qui se tient à une vingtaine de mètres de moi. Je ne perds pas de temps pour rappeler à mes pieds les meilleures esquives apprises pendant mes années de football et je continue à pleine course vers le métro Beaubien.   

J’ai chaud. J’ai le cuir chevelu qui me démange. Je me gratte comme un malade. Je sens que mes acrobaties devant le sectaire n’ont fait qu’accentuer ma douleur abdominale. On m’observe. Je suis recroquevillé et des gouttes de sueur tombent en torrent de mes arcades sourcilières délimitant mon espace vital sur le sol. Cette frontière repousse les gens dans un métro plein à craquer.   

Enfin Berri.   
Je sors du métro en vitesse. J’espère que personne du conservatoire n’a vu ma décomposition dans le wagon. Je file vers le quartier des spectacles. Une fois dans le building, je suis rassuré en voyant qu’il me reste encore dix minutes. Je me dirige dans la salle de bain et je me rafraichis le visage. Comme disait mon prof de yoga  :  

⎯ OK, on respire, on expire…   

Je répète la formule et j’entre ensuite dans la salle d’examen où monsieur Novelli m’attend.   

Ses yeux noirs me dévisagent tout au long de ma marche vers le piano. Aurait-il été témoin de mon parcours dans le métro?  

⎯ Monsieur Langevin, on m’a parlé de vous. J’espère que vous êtes prêt pour votre test. Vous pouvez démarrer lorsque vous voulez.

Déstabilisé par son commentaire, je réponds d’un ton suspicieux  :  

⎯ D’accord…  

​On lui a parlé de moi en bien? En mal? Ça veut dire quoi ça? Je me calme en prenant une profonde respiration et en tournant le coin du piano, je vois mon banc préféré qui m’attend. Pas trop mou, pas trop ferme, le coussin me maintient à la parfaite hauteur. Au moins une bonne nouvelle en ce bas monde!   

Je sèche mes mains moites sur le bord de mes pantalons, je me ferme les yeux et j’inspire un bon coup.   

Alexandra Stréliski.  

Automne.  

Piano piano.

Anthony Langevin

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Saison 2

La maison-cathédrale

par Titou Si Allouch

J’adore aller chez Home Depot. Les promenades dans les rayons convoquent toujours les souvenirs du chantier de mon enfance, dans le petit village de mes parents, en Occitanie.

Pendant trois années, entre mes quatre et mes six ans, Mohamed, mon père, avait consacré toutes ses fins de semaine à bâtir la future maison familiale. Il avait sollicité trois amis du travail pour creuser et poser les fondations. Une fois le gros ouvrage accompli, il avait pris goût à poser seul chaque brique de son monument.

Au moment où les gens du village se rassemblaient à l’Église, le dimanche était devenu, au fil des semaines, le jour du saint travail chez les Si Allouch. Le père de famille partait au « Jardin », comme il l’appelait, accompagné de trois de ses enfants. Dès mes quatre ans, en tant que benjamine de la fratrie, j’avais le privilège de faire partie des expéditions à côté des grands. Le terrain de construction était entouré d’herbes hautes, de gravats et de fleurs qui étaient pour moi, tour à tour, au gré de mon imagination, une forêt sauvage, une arche de Noé ou un château fort. Khalil et Farid, mes deux frères, ne participaient pas à ma vie oisive et ludique. Ils étaient présents pour seconder notre père dans ses travaux. Parmi les manœuvres qu’ils devaient effectuer, ils aidaient par exemple à la préparation du mortier. De leurs bras frêles à peine sortis de l’enfance, ils avaient la responsabilité de remplir l’auge de ciment, de sable et d’eau, selon les proportions dictées par notre père. Avec la truelle, Mohamed remuait avec attention la pâte grise. Les jeunes adolescents restaient sans bruit à regarder le maçon, en attente du verdict. Ils le savaient taiseux parce qu’entièrement dévoué à l’amour du travail bien fait. Construire des maisons n’était pas un simple métier, c’était un sacerdoce. Le geste de l’ouvrier était sacré, et dans le chantier devait régner un silence de cathédrale. Si Mohamed finissait par ramasser une portion de ciment pour la déposer sur le bord d’une brique sans lever les yeux sur ses fils, alors mes frères savaient qu’ils avaient réussi l’épreuve. Khalil et Farid avaient respectivement quatorze et treize ans. Ils rêvaient secrètement de passer l’après-midi du « jour du Seigneur » à rejoindre les copains dans le parking de la supérette pour jouer au foot. Au lieu de cela, chaque fin de semaine, ils revêtaient leurs habits de servants de messe pour aider à la célébration du prêtre, notre père. Très vite, ils avaient appris les rudiments de la maçonnerie. Ils arrivaient même à anticiper les gestes de Mohamed pour mieux le servir. Dès que l’activité le permettait, ils injectaient un peu de magie dans chacune de leurs corvées. Aider à monter un échafaudage devenait alors un jeu de Lego à grande échelle. D’abord, ils posaient les madriers, puis ils cloutaient les socles, pour enfin assembler les moises, les montants et autres diagonales, avant de déposer une planche de bois. Mais de tous leurs jeux, leur préféré était celui de la brouette. Parfois, le patriarche était à court de briques. Les deux garçons avaient alors la mission d’aller en récupérer quelques-unes chez Garde bois et matériaux, à quatre cents mètres de la maison. Une vraie parenthèse enchantée dans leur journée. Au même moment, je consacrais l’exclusivité de mon temps à courir après les lézards, à faire des bouquets de fleurs avec des marguerites et des pissenlits, ou à ramasser des cailloux. Seul l’appel de mes frères pour jouer à la courte paille pouvait m’arracher à ma routine enfantine. Je devais tendre deux brindilles d’apparence égale à Khalil et Farid. Celui qui tirait la tige la plus longue remportait le duel et avait le luxe de conduire la brouette à l’aller, tandis que le perdant héritait de facto du trajet de retour. Pourtant, le véritable vainqueur c’était moi, la petite fille aux genoux éternellement rougis par les chutes de mes aventures extraordinaires, et qui, par décret fraternel, participait automatiquement au voyage. Peu importe qui était le conducteur, je vivais un rêve éveillé. Confortablement installée dans la vinaigrette, je me figurais être une grande reine en partance pour mon Petit Trianon.

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Insomnie automnale

par Eugénie Godin

Demain, mes dernières vingt-quatre heures dans la boîte. Le chat de Schrödinger avait raison de miauler — c’est long, c’est plate. J’existe dans un abysse, je flotte dans le purgatoire. L’incertitude est paralysante, je n’ai envie de rien, sauf penser. Peut-être vomir un peu aussi.

Penser, penser, penser. La nuit s’écoule, le soleil gravit lentement les nuages. Scénario quinze, scène trois, prise huit. Penser, penser, penser, obséder.

Je plains mes amis, impavides et sereins — ce doit être si pénible de constamment graviter autour du malheur affligé. J’ai tout déballé comme si je lançais une grenade au loin, j’ai déversé une flaque de calamité potentielle et de crainte à leurs pieds sans qu’ils n’aient rien demandé.

Je m’excuse, sincèrement : miséricorde, je vous prie, miséricorde! Clémence, indulgence, patience! Tout ce que je ne réussis pas à m’accorder, s’il vous plaît, je vous en supplie!

Je me déteste, je me hais, je rends mon fardeau commun en le garochant sur eux. Ça me peine, ça me ronge, ça me dévore, ça me tue un peu en dedans à chaque fois que je dois répondre « non, ben non voyons, c’est pas grave ». J’aimerais que l’univers s’arrête pour me laisser brailler.

Je n’ai envie de rien sauf penser. Peut-être hurler un peu aussi.

C’est l’énième nuit que je passe à fixer le plafond de ma chambre, mon caveau; le coin droit a de la peinture qui s’effrite, lentement, sûrement — trois étés et je devrai repasser dessus avec une autre croûte de Benjamin Moore « Oc-145 Blanc Atrium ». Scénario trente-quatre, scène dix-huit, prise quarante. Penser, penser, penser, obséder, ruminer.

Je subsiste, les doigts crispés, le sourire plaqué comme sur un masque en plastique cheap. J’ai les yeux vides et la tête pleine. J’observe ma mère, toute la détresse du monde dans le bleu de mes queneuilles. Ce que je serais prête à sacrifier au nom de tâches quelconques et de petits plaisirs terrestres triviaux pour égayer mes journées… sauf qu’au fond de moi-même, je sais qu’elle doit faire pareil quand le silence lui prend dans les tripes. Telle mère, telle fille. Au plus profond de mézigue, je sais qu’elle doit faire pareil et compter à rebours.

Mon corps entier me semble soudainement trop moulant, étriqué à outrance, démangeant. Une envie viscérale de m’écorcher jusqu’à ce qu’il ne reste que mon âme à nu s’empare de moi, puis… plus rien. J’imagine que ce n’est pas bien éloigné de l’instinct qui se prend la mygale en saison de mue.

J’ai vu des lapins sur le campus, plus tôt cette semaine. J’me suis dit que quatre pattes et un cœur valent plus qu’un porte-clefs en fausse fourrure. J’ai résisté à l’envie de les capturer et de les étreindre jusqu’au surlendemain entre dix prières.

Scénario quatre-vingt-six, scène trente-quatre, prise quatre-vingt-dix-sept. Penser, penser, penser, obséder, ruminer, ressasser. Je lui envoie des textos pour calmer les frayeurs de regrets. Je pleure, inconsolable.

« Jtm m’man, je t’aime maman, mom jtm, maman, mom, que je t’aime maman » — je suis terrifiée, je sens mon cœur battre dans ma poitrine, j’ai l’impression qu’il déchire ma cage thoracique à chaque fois qu’il pompe — « ok prends soin de toi mom jtm, jt’aime bcp bcp à la folie maman, mom on se parle tantôt » — j’ignore mes mains tressaillantes tenant fermement mon cellulaire en attente de la prochaine notification, le poids du monde sur mes épaules, la peur au creux de mes os, la perplexité suffocante — « tu sais que je t’aime maman, han? m’man c’est quand encore ton rdv avec Dr Tétreault? ok bye jtm mom, oui j’te texte tantôt jtm mom, merci pour les lunchs j’m tlm ta cuisine, j’serai en classe mais jtm maman oublie pas, ok bye jtm m’man » — 15 h, franchement, quelle heure de marde pour un rendez-vous! — « j’reviens demain soir maman, je t’m plus que tout au monde mom, stp répond-moi tantôt mother goose j’t’appelle qd t’auras fini de donner ton cours » — je vais crever avant d’avoir de ses nouvelles, ça y est — « mom oublie-moi pas ok? oui je sais moi aussi t’es mon monde, maman j’sais pas c’que je ferais sans toi. »

J’halète, forcée d’enfin reprendre mon souffle.

Je laisse tomber mon cellulaire, ferme mes yeux bien serrés, me recroqueville entre deux sanglots étouffés. 3 h 24, la nuit est interminable. Au loin, entre les murs trop fins et le corridor taciturne, j’entends les râlements gutturaux du chat qui demande à être sorti de sa boîte. Mon être tremble, prêt à se traîner jusqu’au bord du gouffre. Les grondements qui retentissent du puits sans fond me soulagent.

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Rebuts

par Éloïse Gagnon

Les rues sont suintantes de soleil, écrasées de canicule, et moi lancé dans ma course de trottoir en trottoir, moi je ne fronce pas le nez sous l’odeur des poubelles chaudes. Ça empeste, ça bourdonne, ça vous fouette le nez comme une haleine aigre chaque fois que vous faites ce petit pas d’écart pour vous glisser entre la chaussée et la vidange, entre le bac gris malpropre et la pelouse. On progresse : ponctuellement, à tout gros sac noir croisé, éventré, crevant d’ordures, c’est l’intime saleté des ménages qui trahit les secrets domestiques, qui s’offre impudiquement dans un grand tapage d’odeur forte. Ça crie « poulet panné du vendredi », « môme en couche », « lait caillé », « fornications d’adolescents », moi j’avance, il fait chaud, j’avance et je m’emplis les narines de toutes ces confessions fangeuses sans même un frémissement.

Je ne fronce pas le nez sous l’odeur des poubelles chaudes; quand ça monte à la gorge, je déglutis, je crache, je n’en parle plus. La ville est blanchie de chaleur, moite, lourde, et au fond des boulevards une monstrueuse silhouette se traine : c’est le camion-poubelle, crachant, cahotant, qui promène son essoufflement pneumatique d’adresse en adresse. À chaque bac, chaque sac, je descends, j’empoigne, je balance, je remonte. Je connais par cœur la ville et ses horaires, son roulement régulier de grasses machines municipales, son engrenage de ruelles et d’avenues. Je sais quels boulevards sont cérémonieusement nettoyés par les éboueurs (et par les flics) qui déblaient la rue de ses ordures (et des types qui y plongent la main pour s’emplir le ventre); je sais quelles impasses obscures ne sont jamais visitées par les services municipaux, et au fond desquelles pourrissent, silencieuses, les raclures de la misère débordante, les débris ferrailleux des ignorés.

La canicule suffoque la ville, engourdit le vol des mouches; chaque bac, chaque sac, je descends, j’empoigne, je balance, je remonte. Les bonnes gens se tapotent le nez dans des mouchoirs, se parfument, soupirant, perlées déjà, leurs chemises se trempent bien vite et les dames et les messieurs rebroussent chemin en bredouillant des tracas d’antisudorifique. Ils sentent les petites rinçures propres, les savons comme il faut, les essences capiteuses de déodorants aromatisés; et quand leurs nez délicats rencontrent l’odeur vive des types comme moi, l’odeur ingrate des travailleurs qui décrassent leurs rues, ils pincent les narines, détournent la tête. Bac, sac, descends, empoigne, balance, remonte. Quand les propriétaires me dévisagent, calés sur leurs balcons, tandis que je débarrasse leur princière pelouse des tas et des amas qu’ils y entassent sans honte, ils ne m’envoient pas la main. Moi non plus. Bac, sac, descends, empoigne, balance, remonte.

Oh le puant! Oh l’employé-poubelles! C’est qu’il sent fort, celui-là! qu’ils gloussent follement, ricanant des exhalaisons que mon dossard municipal traine à la fin des torrides jours de vidanges. Ils sont soignés, eux autres, fraichement astiqués, dans leurs senteurs de vaporisateurs de bureaux climatisés, dans la fragrance mentholée des assouplisseurs à lessive. Le jour tombe, le monstre vidangeur a garé son camion fourbu, il attend son café au comptoir d’une dinette, avant de rentrer chez lui; et ils me reniflent, les jolis, en chuchotant de petites saletés vicieuses sur les cernes de sueur qui fleurissent mon chandail. Je les regarde froidement. Est-ce elle, la digne dame, qui avait cafardé son sac à vidange d’éclats de verre? Est-ce lui, le joli sportif en complet, dont les petites aiguilles à dopage étaient librement hérissées au fond de son bac gris?

La nuit descend, fiévreuse, sur les trottoirs débarrassés de leurs ordures. Ici et là, quelques bacs vides attendent, gueule ouverte, qu’on les ramène près du foyer, où on les gavera dès demain de sacs, de bouffe, de crasse, de bidules, de choses achetées jetées consommées gaspillées. Les bacs vides ont mauvaise haleine; ils ont cuit au soleil, ils empestent leur lourde digestion de déchets. Moi je ne fronce pas le nez sous l’odeur des poubelles chaudes. Seuls me dégoutent les quidams qui me méprisent doucement, qui se rient de mon sale boulot. Ils rient; mais moi aussi, je ris, je ris! Car je sais bien que l’on verra qui sont les vrais puants de cette ville, quand, par un matin suffocant de juillet, je m’en irai, les plantant là, au pied de leurs montagnes de vidanges, perdus dans la masse grondante de leurs ordures, en leur riant au nez.

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Rencontre d'une nuit d'hiver

par Chloé Leclerc-Gareau

J’ai tourné dans sa rue, le message Vous êtes arrivé! s’est affiché sur l’écran de l’application de navigation et j’ai été soulagée de constater qu’il y avait pas mal de place pour se stationner. Ça m’a évité de devoir faire une manœuvre en parallèle dans un banc de neige, avec l’impression d’être observée par un voisin curieux. J’ai regardé les adresses autour et j’ai trouvé la sienne. D’une main un peu tremblante, j’ai corrigé mon maquillage pour gagner un peu de temps. J’étais nerveuse, c’était le deuxième inconnu que je rencontrais grâce à une application après une vie de relations de couple sérieuses.

Je suis sortie de ma voiture dans les quelques minutes suivant l’heure de notre rendez-vous. Être trop ponctuelle, ça fait zélée. Après des années de déceptions amoureuses, je n’avais aucune attente romantique. L’homme dissimulé derrière la porte de laquelle je me rapprochais dangereusement avait été sélectionné selon deux critères seulement : il ne m’avait pas ghostée et il était disponible ce soir.

Rencontrer sur internet, c’est s’exposer à une série de petits mensonges plus ou moins anodins, qui commencent par l’apparence physique. Est-ce que la personne est véritablement celle sur les photos, et si oui, combien d’années se sont écoulées depuis qu’elle a pris la pose, au haut d’une montagne ou un poisson à la main, pour cette photo qu’elle partage maintenant impunément comme un reflet du présent? Aujourd’hui, je n’essaie plus de démêler ce qui est faux de la vérité. De rencontre sans lendemain à rencontre sans lendemain, les impressions qui me restent de l’expérience terminée deviennent beaucoup plus importantes que les prospectives d’un avenir qui dépend de l’intégrité du prospect. Un one night stand, c’est une histoire fabuleuse qu’on raconte le temps de quelques heures, un rôle qu’on se joue devant le miroir et qui a pour seul but de nous distraire nous-mêmes.

J’ai cogné à la porte,

puis

il a ouvert cette porte,

et j’ai vu que c’était bien lui, sur sa photo de profil, et que oui, elles étaient récentes, cependant, il m’est apparu évident que toute technologie qui afficherait son visage à travers un écran ne pourrait véritablement traduire son charme qui dépassait tout ce que j’avais vu auparavant.

Irrésistiblement attirée, je suis entrée, on s’est salués. Il était étrange, comme il l’est toujours, ce moment où j’ai enlevé mes bottes, une jambe en l’air, en déséquilibre, vulnérable à la chute.

Ça va?

Oui, toi?

Ça va, ça va.

Il m’a guidée vers la cuisine et j’ai admiré sa démarche à la fois animale et féminine. Décontracté, il tanguait de droite à gauche, tout en tendant en longueur vers le haut, digne sans être snob. Moi, pieds nus derrière lui, j’avais l’impression de prendre trop de place, mes pas s’enchaînaient maladroitement.

On s’est assis, on a parlé. J’ai dit beaucoup de conneries ce soir-là. C’est inévitable, plus je parle, moins c’est pertinent. J’ai parlé de politique, il m’a semblé agacé. La musique, alors? Oui, j’ai vu ses yeux s’illuminer. Il s’est levé, nous a servi du whisky, que j’ai bu trop vite, alors que lui jouait avec son verre de ses longs doigts fins, le regard fixé sur quelque chose que je ne pouvais voir.

Il avait l’air d’une rock star. Il détachait ses longs cheveux qu’il laissait nonchalamment couler sur ses épaules pour les rattacher immédiatement, croisant avec satisfaction mon regard de groupie. Il m’a parlé de heavy metal, m’a demandé si j’aimais ça.

J’ai dit que j’adorais le heavy metal, à l’adolescence. À ces mots, il est allé chercher un petit haut-parleur et, solennellement, a fait jouer une chanson.

Dès les premières notes, la voix du chanteur était pleine d’émotion, tourmentée, presque chuchotée.

Il s’est assis près de moi. J’ai remarqué l’intelligence dans ses yeux. Un moment, je nous ai vus comme d’un coin du plafond, assis tous les deux, à écouter la musique. J’ai pensé : tout à l’heure, demain, la semaine prochaine, cet instant-là va me manquer. Je vais toujours y revenir, à cet instant, où il m’a regardé avec toute cette intelligence.

L’expression de son visage était grave lorsqu’il a tendu sa main vers le siège de ma chaise qu’il a tiré vers lui. Mes lèvres ont rencontré les siennes. Le chanteur, à travers le petit haut-parleur, s’est mis à hurler, j’ai perçu quelques paroles sur l’enfer et le diable,

mais lorsque mon corps s’est allumé, mon esprit s’est éteint;

je n’entendais plus rien.

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La sanguaine

par Cassandre Huchon

La sanguaine1

VOIX SAVANTE : « La langue française, à travers sa grammaire, porte une vision du monde fortement structurée par l’ordre du genre, caractérisée à la fois par une tendance à invisibiliser les femmes, et par un manque de neutre et de générique qui permettraient de décrire les activités et relations humaines sans leur imposer une bicatégorisation hiérarchisée. La conscience de cette double difficulté s’impose, au moins fugitivement, à toute personne qui parle et écrit en français – et d’autant plus si elle est femme1 ».

Sanglots étouffés, puis de plus en plus forts.

IEL :

Ma peau est trop fine pour me contenir tout entière,

Je ne suis donc qu’une version de moi,

Elle est une aversion, Lui une déraison; mais je ne suis pas encore prêt à les « pronom-cer »

Trouble dans mon genre, et dans mes accords

À quelle personne me décliner?

CHŒUR, chuchote de façon saccadée :

Voix plurielles

Voix genrées

Voix silenciées

Qui s’accumulent au fond du corps…

IEL :

Oui. Là! Juste sous le plexus.

Et toujours cette rengaine, ce rythme imposé

La sanguaine,

Et toujours ce rouge vif, vermeil, qui poisse et alourdit,

La nausée.

Je veux m’arracher les seins, m’abolir, que cela cesse.

En quête de neutralité.

CHŒUR :

Voix plurielles

Voix genrées

Voix silenciées

Douleur de nos mères, sombre matrimoine.

Cherche!

ELLE 1, en écho :

J’ai été élevée comme une fille « normale », de façon à ce que mon corps, mes mots, mon comportement, soient conformes.

IEL : Je rêve hors des normes. Désir de fluidité.

ELLE 1 : Je vis dans la peur permanente de leur regard, de leur poigne, de leurs mots.

VOIX SAVANTE : Règle de grammaire! Le masculin l’emporte sur le féminin!

ELLE 1 : J’ai été élevée dans le but d’apprendre « à vivre avec ».

IEL et ELLE 1 à l’unisson : Ma réalité est sous caution.

ELLE 2 :

Je vis ma vie avec du sous-texte.

Je vis ma vie avec des réflexes.

Je survis ma vie. Je m’adapte.

Je complexe.

Ma peau est trop fine pour me contenir tout entière,

Parfois, j’ai honte de ces stries.

CHŒUR : Scary scars.

IEL : And sometimes it is just me.

IEL et ELLE 1 et 2 à l’unisson : Ma réalité est sous caution.

Du bruit, une cacophonie de voix.

« Avec moi il est gentil. » « Il ne ferait jamais ça, je le connais. » « C’est un bon gars, il doit y avoir erreur. » « Je suis ok avec le féminisme tant qu’il n’est pas extrême. » « Pas tous les hommes. Il faut faire la part des choses. »

IEL : Je ne comprends pas ce qu’il se passe. L’impression de ne pas être réveillé.e, de dormir en dedans. Paré au décalage, décalquée, déphasé, dysmorphée. Décodage interrompu d’une réalité devenue ingérable, indigeste.

CHŒUR indiquant des gestes : Désenroule tes bras, désempare-toi de moi, dénude les fils de l’aliénée.

ELLE 1, ELLE 2 et IEL murmurent, à l’unisson : J’ai l’impression d’être dans une salle d’attente, mais attendre quoi ça je sais pas. Attends, attends, attends.

VOIX SAVANTE au mégaphone : Mesdames, mesdemoiselles, veuillez respecter les normes!

CHŒUR : Normes. Normées. Normales. Qu’on me rende mon corps! Je refuse ces pensées tissées en dedans qui trouent ma peau.

IEL : Je m’échappe.

ELLES : Je me débats, me calme et pleure des larmes de colère.

Je me libère…

De ma honte.

De mon silence.

De vos mots.


[1] Terme inventé par Marie Cardinal, dans Autrement dit (1977).

[2] Audrey Lasserre et Christine Planté, « Le genre un concept pour la critique littéraire ? », Francofonia, no 74, 2018, p. 3‑19, p 17.

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Diluer, dilué, diluée

par Éliane Stevens

Il est minuit moins quart. La buanderie est ouverte vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Je me glisse dans l’interstice de la porte.

La buanderie est nichée dans un sous-sol délabré, encore plus obscure que la nuit dehors. L’unique ampoule de l’endroit frétille de fatigue. Malgré les taches douteuses qui croupissent sur le plafond, c’est un endroit de fraicheur, ici. Ça se sent. L’air chargé de gouttelettes de lavande fait hérisser les poils sur ma nuque. Tellement propre que c’en est moite. Je prends de grandes respirations. Le carrelage vient d’être astiqué, unissant dans la blancheur des ribambelles de dalles comme des rangées de dents hollywoodiennes. Je frissonne un peu.

Je ne vais pas être ici longtemps. Juste le temps d’un cycle. Une heure. Ça se fait.

Quelques laveurs nocturnes errent ici et là. Ils ne me prêtent aucune attention. Ils attendent, chacun obnubilé par la machine devant lui. Qui s’entrechoque, qui se berce. Qui ressasse, essore. Nettoie. Qui aspire, expire. Sèche.

Personne ne se parle, ici. Il n’y a pas de bancs, ici. Ici, tu laves ton linge et tu sacres ton camp.

Je trouve une laveuse, loin des autres, près du mur du fond. J’y vide le contenu de mon sac à dos en toile noire sans regarder. Le détergent est dans un contenant de carton affaissé par l’humidité. Je le vide dans la laveuse. Les vêtements sont poudrés de blanc. Je verse de l’eau de Javel par-dessus. Je claque la porte avant que ça coule. Je choisis un cycle. Sanitaire. Je paye l’aumône. Trois dollars et cinquante sous.

Il ne reste plus qu’à attendre. Pas d’écouteurs, pas de téléphone, pas de livre. Juste mon sac avachi contre mon dos comme un fruit crevé, ratatiné. Son jus bourgogne se mêle à la sueur de mon cou. Il va falloir que je le lave aussi. Que je frotte et récure ma peau jusqu’à ce que ce rouge nauséabond se détache en pelures. Orange sanguine.

La machine à laver n’est toujours pas remplie d’eau. Elle attend que l’odeur stagne, que la crasse rouge s’accroche aux crevasses et aux replis de sa paroi interne. J’imagine la laveuse s’enivrer de cette odeur. Qu’elle la goûte, cette souillure.

Je triture un petit bout de peau morte presque détachée de mon petit doigt. Je ne peux pas résister à l’envie de tirer dessus délicatement. Une peau neuve. Je tire et je tire et finalement j’écorche. La petite peau a emporté celle tout autour de mon doigt. Je tiens la peau morte sous mon ongle d’index. Pulpe décharnée.

La laveuse se remplit enfin d’eau. Elle noie les vêtements. Le rouge est dilué. Les vêtements ressortiront blancs comme neige. Ils sentiront le muguet des champs, le citron frais, le jasmin et le santal.

Je comprime mon poing autour de mon doigt à fleur de peau. Aucune goutte ne doit tomber. Ce sang, il doit revenir d’où il vient. Je serre jusqu’à ce que mes jointures se blanchissent de rage. Je n’ai pas mal.

J’ouvre ma main. Le sang s’est immiscé dans chaque gerçure et crête de ma main. Il a déjà séché là. Le rouge ne partira jamais. Je mets mon doigt dans ma bouche. Le goût métallique des sous et du sang se vautrent sur ma langue.

La laveuse se cogne contre les murs. Une furie. Les vêtements sont gorgés de rage.

À travers le tambourinement infernal, je crois entendre un tintement métallique. Je l’isole, je l’empoigne. Non, impossible… Je m’en étais débarrassé, je ne l’avais pas mis dans… Il cisèle la chair même de la laveuse. L’éviscère pour la tourmenter. Elle brame de plus belle.

Prise de panique, je presse mes paumes contre la vitre. Contenir le bruit. Dans mes paumes, le serrer dans mon poing. Le réduire à néant.

La vibration fait trembler mes os. C’est un message de chair, le cri d’épouvante d’une enterrée vivante. Presque une voix –

Je retire mes mains. Je me cambre le dos pour paraitre plus grande. Si je me mettais en boule, je pourrais être jetée dans la laveuse. Et me faire laver moi-même.

À mon tour, je serais lavée, récurée, diluée, gavée, essorée. Séchée, stérilisée. Étirée, blanche sur une corde à linge. Drapeau blanc. C’était elle ou moi.

La laveuse percute brutalement le mur et la porte se décroche d’un coup. Toute sa rage écumeuse sort. Le rouge grouille de partout. Ça sent le ranci. Les vêtements sortent en culbutant. L’horreur désincarnée gargouille et suinte à la lumière de la laveuse béante.

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Médée souper de famille

par Thomas Coursol

Oncle Sébastien, depuis le début du souper, n’arrête pas de faire des blagues homophobes, racistes et xénophobes. Personne ne rit. Il se lève et se rapproche de Marielle.

ONCLE SÉBASTIEN. — C’est ta faute. Tu ne peux pas me faire honte devant la famille de même. Tiens, ça t’apprendra.

 

Et il la frappe du revers de la main sur la nuque.

 

MÉDÉE, se levant de table. — Bon, je commence à être pas mal tanné de ce qui se passe dans cette pièce-là. C’était pas censé se passer comme ça, mais Sébastien peut pas s’empêcher d’être lui-même, y est pas capable de l’aimer, sa femme. Y est pas capable d’aimer personne d’ailleurs, sauf lui-même, évidemment. Y se trouve donc hot. Han, Sébastien, tu te trouves hot? Bon bien regarde bien ça Mononcle, moi aussi je suis capable d’utiliser des « didascalies dramatiques ».

 

Et elle le tue. Tout le monde applaudit.

 

MÉDÉE. — Han! t’en penses quoi de ça matante Marielle. Euripide y a rien à m’apprendre.

TANTE MARIELLE. — Oui, je me sens soulagée tout d’un coup. Merci Médée.

MÉDÉE. — C’est pas toute! Te souviens-tu des p’tits criss qui ont lancé des œufs sur ta maison?

TANTE MARIELLE. — Oh oui, je m’en souviens, je les aime pas ces p’tits vlimeux-là.

MÉDÉE. — Écoute bien, c’est eux qui font la prochaine pièce de théâtre, ils sont dans le backstage. Mais concentre-toi, écoute…

 

Silence, puis un cri strident en arrière-scène.

 

MÉDÉE. — Et voilà! Je suis même capable de tuer hors scène! C’est pas pire han!

 

Un messager du XVe siècle entre en courant.

 

MESSAGER, essoufflé. — Ô sire, je ne puy le croire moy mesme, mai un sortilege samble estre abatu deriere la scene, les comediens de la representation sivante sodainement prinrent fou!

MÉDÉE. — Voyons donc, c’est qui lui, y a pas d’affaire icitte!

MESSAGER. — Quoi! Vous ne conaissetz donq les regleements regissant la tragedie du mien temps, je me doys de vous einformez lors que le murtre est par trop viollant pur le spectateur.

MÉDÉE. — Ouais ouais c’est ça, sauf qu’on est pu au XVe siècle par exemple, tu peux t’en retourner… Ah pis c’est quoi ton nom à toi?

MESSAGER, bombant le torse. — On me nome Jean-Baptiste de la Rochefor des monts-clercs et de l’isle-en-Mer, Seigneur de saint-Aimand et de la surpuyssante valée d’or, Chevalier de l’Ordre des tres bas cyeux, mai aussy messagier a temps perdu.

MÉDÉE. — Bon, merci J-B, mais tu peux t’en retourner, mais merci du message, t’es bin smatte.

 

Le messager, un peu confus, fait la révérence et retourne d’où il est venu.

 

MÉDÉE. — Je m’excuse matante si J-B t’a fait peur. C’est que dans les autres pièces de théâtre, fallait un messager pour prévenir que je venais de tuer en dehors de la scène, mais là je te l’avais déjà dit, surement qu’il était confus pis qu’il est venu pareil juste au cas.

TANTE MARIELLE. — C’est correct, mais là ce qui me fait peur, c’est que la police arrive pis qui voient toute ça!

MÉDÉE. — Inquiète-toi pas! J’ai plein d’affaires dans mes poches qui vont régler toute ça.

 

Elle met sa main dans sa poche de pantalon, et sort une longue, longue baguette magique.

 

MÉDÉE. — Ouff. Ostie que j’ai eu peur de l’avoir oubliée. Okay matante, on est en business.

TANTE MARIELLE. — Fais ça vite, la voisine a surement entendu les cris de tantôt, pis elle appelle tout le temps la police pour rien.

 

Alors que Médée manipule la très longue baguette, deux policiers anglais entrent.

 

POLICIER ANGLAIS #1. — Bonsoir les Darlings, la voisine qui nous call toujours pour nothing vient de nous call en nous disant que votre grass commence à être a bit trop long.

POLICIER ANGLAIS #2. — OH GREAT HEAVENS! Il y a un body sur la floor!!

MÉDÉE. — Tabarnack… Ah pis de la marde je m’essaye pareil.

 

Médée remanipule la très longue baguette, le corps disparaît dans une grande lumière.

 

POLICIER ANGLAIS #1 et #2. — GOD DAMN, le body vient de vanish, je crois que notre duty ici est terminé.

 

Ils quittent.

 

MÉDÉE. — Je dois moi aussi fuir rapidement, car j’ai fait disparaître le corps, mais aussi parce que je ne veux pas faire d’enfants à Égée, parce que dans les autres pièces de théâtre y veux que j’y en fasse. Maudit roi d’Athènes. Je dois quitter avant qu’il n’arrive sur scène.

 

Elle sort de la pièce où se déroule l’action, embarque dans sa Tercel 94 aux motifs de flammes, rappelant étrangement un char tiré par des dragons.

Égée arrive sur scène, essoufflé.

ÉGÉE. — Ah t’es pas sérieux! Je l’ai manquée.

 

Égée sort.

 

FIN

 

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Mon père, l'enfant créole

par Johannie Vivies

Dans la vieille voiture de mon père, je suis assise côté passager. Ses grandes bottes flottent à mes pieds et mon bustier est caché par un vieux t-shirt taché. Aujourd’hui, il a revêtu ses vêtements de travailleur, semblables à ceux des coupeurs de cannes qui travaillent sous un soleil brûlant, qui transforme les peaux ébène en charbon terreux. Il n’a pas mis ses habits du dimanche. Non, aujourd’hui, il a choisi de porter les artéfacts du passé postcolonial dans lequel il a grandi. Ces vêtements qui témoignent d’un double de lui-même, cachés sous le poids des années. Dans ces habits, il redevient ce qu’il est au plus profond de sa chair. Un enfant créole.

De la vieille voiture, je vois une végétation luxuriante. Elle exsude de chaleur, de saveurs, de beauté. Elle domine, elle n’est pas malléable, domptable. Cette nature est vivante, sauvage, caribéenne. Mais d’un coup, la vieille voiture ne roule plus. Mon père fait son premier arrêt.

Il sort de la voiture, attrape un sceau, se dirige vers un petit ruisseau et recommence. Moi, trop lente, mes pieds n’ont pas encore touché le sol. C’est là que se crée un fossé entre nous. Moi, je suis l’enfant moderne. J’ai grandi dans une Martinique solidifiée par les nombreuses luttes, ancrée dans les droits qu’elle a arrachés à la métropole. Je suis une enfant de la grève de 2009, lorsque la Martinique s’est révoltée contre la vie chère. Mon père, lui, est l’enfant des années 60. Il est l’enfant d’une Martinique fraîchement reconnue comme département français, mais dont les habitants ne sont pas reconnus comme tels. L’eau allait se chercher à la rivière, la pauvreté flottait dans l’air et empoisonnait les habitants. Les békés étaient encore appelés « maîtres », symbole ultime d’un passé esclavagiste qui étouffait les poumons du peuple. Mais il ne m’en tenait pas rigueur. Il était l’enfant créole, moi j’étais simplement sa fille.

Une fois descendu de la voiture, je m’avance vers le ruisseau. Pieds nus, j’ai retiré ses bottes. Je sens le sol boueux et l’herbe mouillée qui pulse à chacun de mes pas à l’image d’Eugène Mona dont le tambour résonne et vibre sous ses pieds. Je plonge mes deux jambes dans l’eau fraîche et observe. Mon père est léger, rapide, précis. Si cette vie agricole est derrière lui, son corps, lui, s’en souvient par cœur. Il se remémore des réveils à cinq heures, pour s’occuper des zébus. De comment tenir le coutelas pour cisailler l’herbe sèche du carême. Ce sabre tranchant, classé comme arme de sixième catégorie par la métropole, mais symbole du travailleur antillais. Dans ma main, ce n’est qu’une chose, trop lourde, trop grande, trop dangereuse. Dans la sienne, elle devient une prolongation de son corps, en symbiose avec ses moindres gestes, faisant de lui et de sa génération les derniers détenteurs du savoir perdu de nos ancêtres. Ils sont les derniers enfants créoles.

Tandis que je suis assise les pieds dans l’eau, mon père me rejoint. Il s’assoit à mes côtés et rentre dans une tirade. Il me parle du petit ruisseau, qui était avant une rivière profonde si pure qu’on en buvait l’eau. Elle était vierge de chlordécone, produit chimique du béké qui empoisonne à feu doux les descendants de leurs mains d’œuvres adorées. Il me parle de ses bœufs qu’il emmenait boire à cette rivière seul. Malgré son corps fragile de jeune homme, il contrôlait son troupeau avec la même force et la même fermeté que son père. Aujourd’hui, la rivière étant devenue ruisseau, il doit récupérer des seaux d’eau pour abreuver ses bœufs. Assis dans l’herbe, il me tend alors une petite plante qu’il me dit d’avaler. Je m’exécute. Elle est amère, fibreuse en bouche, mais je l’avale. Elle appartient à un temps où les plantes du jardin créole remplaçaient les médicaments. Où la maladie se soignait grâce aux bains de feuillage, aux plantes biscornues et aux poudres de soufre. Mon père aussi l’avale, il ne jure que par les plantes. Il se lève et je comprends que notre voyage dans le passé est terminé. Je remets ses bottes et marche vers la voiture. À l’intérieur, il me dit que la prochaine fois, il m’emmènera voir un autre bassin. J’acquiesce, mais je sais qu’il n’y en aura pas. Mon vol vers une autre métropole est demain. Mais je sais que j’emporte avec moi le secret de son héritage oublié, que je raconterai à ce nouveau monde qu’il est un enfant créole.

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Fringale nocturne

par Maude Ouellette

Une cuisine. Un comptoir en « L » et des appareils électroménagers côté jardin. Un des personnages – Adam – se tient face au comptoir, perdu dans ses pensées, habillé « en mou ». Une casserole est sur le feu, une boîte de pâtes fermée de l’autre côté de l’appareil. Le seul bruit que l’on entend est le ventilateur au-dessus du poêle. Les minutes passent et Adam semble de plus en plus agité. Une voix surgit des coulisses, faisant se raidir Adam.

Jules, d’une voix endormie et lasse.
Adam… Adam, y’est trois heures du mat’. Qu’est-ce tu fais là? Vient te r’coucher, s’te plaît.

Adam ne répond pas. On l’entend cependant marmonner de façon inintelligible. Jules entre sur scène, aussi pauvrement vêtu qu’Adam.

Jules
Adam? Adam, qu’est-ce qui se passe?

Adam, criant, encore face au comptoir, dos à Jules
T’approche pas!

Jules
Adam? (Silence, puis murmure hésitant.) Adam?

Adam, plus doucement, mais tout de même ferme
Jules, juste… juste retourne te coucher.

Jules
Mais Adam, j’peux pas te laisser juste là, come on.

Adam
Oui, tu peux, Jules. Va-t’en.

Jules
Mais Adam…

Adam
Jules, va-t’en! (Respire.) Va juste te fucking coucher, Jules.

Jules, la voix tremblotante
Mais j’peux pas te laisser comme ça!

Adam
Jules, va te fucking coucher. J’veux pas… j’veux pas… (Il tremble, les mains agrippées au comptoir.)

Jules
Tu veux pas quoi, Adam?

Adam
Va. Te. Coucher.

Silence.

Jules, s’avançant d’un pas
Non! J’suis tanné que tu m’dises rien Adam. Qu’est-ce qui se passe, tabarnak?

Silence. On voit Adam qui respire de plus en plus profondément au fil de la conversation, qui se recroqueville sur lui-même et cache ses bras devant sa poitrine, dos à Jules et au public, dans le coin du comptoir.

Adam, entrecoupé d’un rire essoufflé
Ce qui se passe? (Sérieux.) Jules, ce qui se passe, c’est pas de tes affaires. Va-t’en.

Jules
Oui, c’est de mes affaires, Adam. Ça fait trois ans qu’on est ensemble pis un an qu’on reste ensemble. Tu peux pas savoir ce que ça me fait de te trouver comme ça au moins une fois par mois pis de laisser ça glisser parce que tu veux pas en parler. Y se passe quoi, câlisse, Adam?

Adam, enragé
J’t’ai dit de t’en aller Jules.

Jules
Mais j’veux pas m’en aller Adam. J’vais pas t’abandonner comme ça!

Pause.

Jules
À chaque mois, Adam, à chaque. fucking. mois! À chaque mois que j’m’inquiète parce que tu fais des trucs comme ça ou que j’me réveille dans la nuit parce que t’es pu à côté de moi dans le lit et que l’appartement est vide. J’ai rien dit, j’suis patient, mais là j’suis tanné Adam. (Désespéré.) Qu’est-ce qui se passe? Pourquoi tu veux rien me dire?

Adam pousse un grognement et frappe le comptoir avant de se retourner face à Jules. Ses avant-bras sont d’un gris-cendre, ongles et doigts noircis, son visage déformé en des traits distinctement animaliers. Sa prononciation est affectée par des crocs dans sa bouche.

Jules
A-adam?

Adam
C’est ça que tu voulais voir, Jules? (Il lève un bras.) C’est comme ça que tu m’imagines, han? C’est ça, Jules, c’est ça?!

Jules, d’une voix brisée
Adam, qu’est-ce qui se passe?

Adam
Ce qui se passe, Jules? (Rire étranglé. Secoue la tête.)

Hésitant, Jules regarde Adam, figé sur place.

Jules, murmure
Adam…

Adam
C’est ça qu’y a Jules. C’est ça qu’y a depuis toujours. C’est ça que j’fais une fois par mois, c’est ça qui me ronge de l’intérieur et qui m’fait sentir comme rien… juste inhumain.

Pause. On n’entend que les deux respirations et la fan du poêle.

Jules, s’approchant doucement d’Adam
Pourquoi tu me l’as jamais dit?

Adam
Tu penses que j’ai envie d’être comme ça? Tu penses que j’ai envie de survivre comme ça? Criss que j’ai peur. Peur parce que je pourrais faire… Je pourrais te… (Sa voix craque.) J’veux pas, j’veux pas…

Jules
Tu veux pas quoi, Adam?

Silence.

Adam
J’veux pas te faire mal.

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Perdre le Cap

par Roxanne Corriveau

Assise sur le quai, les yeux rivés vers le fleuve Saint-Laurent, Madeleine est incapable de faire ce pour quoi on l’a nommée. Son regard perdu est posé sur l’infini de l’étendue d’eau qui se meut devant elle. Coulant et fluide, il contraste avec l’absence de larmes sur ses joues. Elle s’imagine dans un trou. Un trou sans fin qui apparaîtrait au milieu de l’océan et qui l’engouffrerait. Ses cheveux caressent ses joues trop doucement. Chatouillant le fond de son âme. Le vent est incapable de fracasser son corps comme elle l’aurait voulu. Le monde se calme quand elle voudrait qu’il se déchaîne. Impossible d’extérioriser ce qu’elle ressent. La nature continue à orchestrer une valse et le décor qui l’entoure n’aura jamais été plus en contraste avec ce qu’elle vit en dedans. Comme si l’univers s’était lassé de suivre ses tourments.

Madeleine repart vers son appartement dans le cap, passe devant les maisons infortunées qui racontent malgré elles l’histoire de la médiocrité, et se demande pourquoi on l’a fait grandir dans ce petit patelin. Si elle était née ailleurs, peut-être qu’elle ne vivrait pas avec le sentiment de succomber sans cesse à cet avalement. La vie fade qu’elle mène est sans doute due à l’odeur des usines à papier qui ont fini par l’intoxiquer.

Tout est calme. Tout est mort. Les feuilles ont à peine eu le temps de s’ouvrir qu’elles s’assèchent et tombent déjà. Oui, définitivement, tout ce qui est né ici est voué à l’échec. Elle y compris. Honteuse de penser ainsi du bout de pays qui lui a donné vie, elle s’oblige à sourire naïvement, regarde la basilique au loin et se demande ce qui lui serait arrivé si elle avait pu grandir croyante.

Trop laïque pour croire en Dieu, elle n’a jamais prié. Elle sait pourtant qu’elle aurait pu être comblée à l’époque des prières d’antan, parce qu’elle connaît la portée de sa confiance aveugle. Elle connaît l’amour qui existe en elle et cherche encore en qui la déverser. Elle court les rues assoiffée. Paniquant à l’idée du trop-plein qu’elle a en dedans. Au fond, elle est une fidèle catholique à qui on a arraché la foi en toute forme de divinité, sans jamais remplacer l’objet dans lequel elle devrait déverser son adoration. Ainsi, elle se vide plutôt dans des âmes perverses. Condamnée à louer des hommes sans nom.

Madeleine observe les couleurs des arbres se faner tout en stagnant dans sa tête. Elle est nostalgique de ce que l’amour aurait pu être. De ce qu’il aurait dû être. Elle traîne son corps impeccable avec une lourdeur qui lui est propre. Traîne ses malheurs sur son dos de la même manière que Jésus a porté sa croix. Sans que personne ne la croise. Sans que personne ne la remarque. Tout est trop silencieux pour ses idées qui ne cessent de bourdonner. Elle poursuit sa marche le long de la rue Notre-Dame. Mais plutôt que de se diriger chez elle, elle se tourne vers l’église.

Une croix est là. Plantée sagement devant elle. N’attends plus qu’elle se décide enfin à l’utiliser. Elle est blanche, mais les ravages du temps ayant emporté des bouts de peinture lui donnent un air grisâtre.

« Est belle hein? »

Madeleine se retourne pour voir qui ose perturber le fil de ses pensées. Une vieille dame, avec une petite peau ridée, se tient là. Elle semble observer la croix avec une immense fierté. Trop grande pour ce que la chose est peut-être.

« C’tait mon père qu’y a réussi à l’faire planter là. Y a convaincu son frère d’aller couper un arbre avec, pis à deux ils l’ont offert au Bon Dieu. L’bon vieux prêtre pouvait pas dire non! »

En regardant la vieille dame observer ainsi l’œuvre de ses aïeux, Madeleine se dit qu’elle aussi, un jour, elle voudrait laisser sa trace. Un jour, elle vouera autant d’amour à une chose qu’elle attribue d’amour à ses hommes. Un jour, elle arrêtera de se couvrir de honte envers qui elle est. Un jour, elle sera peut-être même fière de dire qu’elle vient du Cap.

Et ainsi, Madeleine et la vieille dame observent en silence l’histoire de la vie se dérouler devant leurs yeux. Sans que rien ni quoique ce soit ne bouge. Ni les arbres. Ni le fleuve. Ni le vent. Ni elles.

Sauf, peut-être, le chagrin dans le bas de son ventre qui semble s’évader tranquillement.

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Quinze constats à peine sur notre maison la soue à cochons, notre spectacle qui s’y déroule et nous les deux actrices y vivant

par David Mongrain

1.

SISI. – Trois mètres par deux de moins par un autre de moins, ça va faire, on se marche sur les pieds, on s’enfarge sur le nous autres pis on pourrait se blesser le nous autres.

 

2.

BÉBETTE. – C’est trop petit pour jouer notre comédie; collé ensemble, on passe au drame d’amour moi pis Sisi, histoire qu’on se cajole dans notre minus d’en dedans.

 

3.

SISI. – Pour répéter notre drame de nous autres, on sort pu d’en dedans notre en dedans. Nos vidanges s’accumulent à en faire fermenter notre drame de nous autres.

 

4.

BÉBETTE. – Plus on vit, plus c’est petit, plus on se colle, assez pour que bientôt ma Bébétte pis ma Sisi se confondent. Vous auriez deux actrices pour un corps pis un nom.

 

5.

SISI. – C’est de la vidange à hauteur de la vidange qu’on a pour murs. L’air va nous manquer un moment donné pis ce sera à vous de pleurer, d’applaudir si ça vous dit. La lumière nous manque d’avoir de la crasse à hauteur des fenêtres, de la mouche en grappe sur nos ampoules. Quoi de mieux que de jouer notre tristesse à tâtons.

 

6.

BÉBETTE. – La porte du balcon nous sert de nord; si on a à pisser, on cherche le nord en suivant l’odeur du ça sent bon le dehors. Quand l’un y va, l’autre reste pour que le spectacle dure toujours.

 

7.

SISI. – La toilette est à ras bord de ce qui l’a remplie; une pisse de trop pis ça déborde. On en est à six pisses de trop.

 

8.

BÉBETTE. – La porte de la chambre de bain est fermée pour protéger notre odeur de marde de son odeur de marde mais plus. On pourrait vivre proche du ça sent bon le dehors, mais un filet de lumière déborde de la porte du balcon; vous verriez trop notre sale pis on a honte.

 

9.

SISI. – Ça sert à rien d’enfermer les six pisses de trop. Chat-Matou est mort au pied de notre lit; ça sent la mort de Chat-Matou le mort dans la chambre. Trouvons un crayon pis raturons ses répliques de mort.

 

10.

BÉBETTE. – Bientôt, le cadavre passera par sa puanteur dans l’air pis se posera dans le salon. On aura un adjuvant pour notre fable de puants.

 

11.

SISI. – Vivement son odeur de mort à Chat-Matou le mort. Ça va être la puanteur partout pareille pis on se sentira chez nous.

 

12.

BÉBETTE. – On pourra ouvrir la porte de la chambre de bain ; y’a la place dans la douche pour danser en rang. À danser, on va suer. À suer, on va aimer notre odeur pis on va danser plus, suer plus, s’aimer plus encore. Quand ma Sisi sentira comme moi, on aura l’amour total de notre drame d’amour.

 

13.

SISI. – Fermons la porte de la chambre de bain tant qu’on y est. Ici, c’est de la vidange mais moins, c’est une odeur de mort mais c’est plus nous. On se marche moins sur l’être pis on peut en profiter pour danser en rang.

14.

BÉBETTE. – Hors de question : la porte fermée, on nous voit pas, on nous entend pas pis il faut au moins nous voir ou au moins nous entendre ou les deux pour que le spectacle soit. La porte fermée, on pue juste sans le spectacle pis si on pue juste sans le spectacle, à quoi bon?

 

15.

SISI. – Fermons la porte pis crions fort, ils nous entendront d’à travers la porte fermée pis le spectacle sera quand même. Crions que nous nous aimons, crions que nos pieds nous font mal de se piler sur nos pieds, crions qu’on en veut de la vidange pour murs histoire qu’on se colle, crions le noir d’ici dedans, crions notre balcon le nord, crions notre pisse d’ici dedans, crions ouste la lumière qui montre notre honte, crions le cadavre de Chat-Matou le mort, crions qu’on s’ennuie de lui, crions merci à son odeur d’être mort trop tôt depuis trop longtemps, crions la mort qui s’installe partout, crions la douche comme scène de notre danse en rang, crions tout le long de la danse en rang pis notre maison la soue à cochons sera même si la porte de la chambre de bain est fermée.

 

BÉBETTE. – Arrêtons de constater. Crions la vie pis dansons.

 

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Le point de non-retour

par Anthony Langevin

Dans ma chambre de bois où il faisait froid, mes yeux n’avaient jamais observé de pleine lune, seulement de faibles croissants brumeux. La première fois que je l’ai vue dans la vallée des réputations, elle était accompagnée d’une créature effrayante. Cet être avait de longues griffes acérées qui reflétaient une dextérité laissant présager le pire. Sa verve arrivait à ensorceler toutes les oreilles et les esprits les plus forts. Dès ma première écoute, sa mélodie m’éloigna du sens de ses paroles : « Tous les chemins mènent en enfer… » Je passais mes nuits pris dans le labyrinthe de ses vers en espérant que cette bête ne me trouve jamais. Vêtu de noir et d’un chapeau, ce voyageur avait une longue tignasse qui effleurait ses épaules et ombrageait une bonne partie de son museau. Malgré l’ombre qu’il projetait pendant le jour, mon attention s’agrippait à ce mystérieux personnage. Je l’observais, de loin, tout en sachant que je n’avais pas et que je n’aurais jamais l’étoffe d’un Thésée.

De ma fenêtre, chaque soir j’écoutais les variations, les notes et les gammes de son chant au clair de lune. Je l’ai suivi jusqu’à la coda où enfin il brilla, son pelage gris formant son propre faisceau lumineux. À mon réveil, je pouvais voir un grand dôme étincelant qui rayonnait encore sur la canopée. Les feuillus témoignaient qu’il éclaire à des milles à la ronde. Son chant quotidien revigorait les terres en friche de plusieurs milliers de fleurs de lys.

Puis un jour, je sortis de mon mètre cinquante par trois pour m’en rapprocher. J’eus l’impression, pendant un instant, que je pouvais affronter cet être étrange. Peut-être me comprendrait-il? Était-il comme moi? La distance qui nous séparait était-elle responsable de l’allure effrayante que je lui accordais? Sur la même terre que lui, je commençai à avancer. Les branches environnantes me frappaient la conscience de plein fouet en me disant de rebrousser chemin ; doit-on rencontrer ses héros? De mon antre, j’avais découvert cette créature. J’en avais fait mon obsession malgré moi, j’étais perdu. J’avais besoin de le voir, de savoir comment il avait cultivé toute cette lumière en dépit d’une si sombre réputation. Je me suis retourné une dernière fois pour regarder l’endroit qui m’avait initié à ses mélodies troublantes et émouvantes. Ma chambre, devant mes yeux, vola en éclat. Je savais qu’elle ne serait plus jamais la même. Du bois qui avait réchauffé mes jours passés, je fis un instrument pour cette voix qui avait tout changé. Plus j’avançais vers lui, plus la lumière de ses yeux laissait place à un reflet nuageux. Le loup différait de ce que j’avais imaginé.

Mes yeux rivés aux siens, je constatais ma perte. Je savais que je finirais par être pris entre ses griffes. Les épines des rosiers qu’il cultivait m’écorchaient les unes après les autres. Mon corps exsangue réalisait l’absurdité du sang d’encre que je m’étais fait. Du moment où les notes de sa guitare s’étaient infiltrées dans mes oreilles, j’aurais dû savoir que ma déception serait inévitable. J’étais devant lui, marqué par des coupures indélébiles. Il leva les yeux de sa guitare et me salua avec un sourire en coin. Pendant un court instant, je fus surpris de cette familiarité. Puis, d’un ton jovial, il me dit :

- Voyons mon gars, sois pas gêné! Viens me serrer la main.

En avançant vers lui, je perdis pied et je tombai à genoux. Je saisis la main qu’il me tendait et, tout en me relevant, je vis ses cheveux toucher aux nuages de tempête et ses yeux rouges me dirent : « On ne sait pas le grand mystère, arrivent les hélicoptères, ah ah! »

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« Pussies beware! »

par Chloé Bonfils

Chez moi, on n’est pas croyants, pourtant on pratique l’iconographie par clichés. Des photos, on en affiche sur les frigidaires, on en plastifie certaines, et on s’offre des albums en couverture cartonnée. D’autres dorment dans nos cellulaires, quelques fois on ira les regarder. Beaucoup — la majorité — gisent en vrac dans des boîtes sombres, dans un placard insalubre. Elles s’oublient et se découvrent, par inadvertance, toujours.

Sous des combles. Chez ma mère. Un jour, si lointain que mes souvenirs se transforment : description spatio-émotio-temporelle qui ne ravive rien en personne, sauf chez moi. Réminiscence de ce et de ce quand, développement de l’image dans mon lobe temporal : je m’aperçois, vieille adolescente, y découvrir une boîte en cuir noir décorée d’un portrait sur le clapet rembourré. Je me souviens y avoir reconnu Napoléon, mais à force d’histoires racontées, tous les hommes à bicornes partagent la même identité. Moi, j’étais à genoux. Comme on prie les morts ou on s’assure qu’ils le sont.

J’ouvre le coffret furtivement et le trouve plein de regards inconnus.

Un travail d’orfèvre que de les contempler; j’appelle maman pour m’assister.

Nous sommes accoudées sur la table de fer froid au centre de la pièce commune. Une faible lumière nous éclaire, celle de l’unique ampoule qui s’éteint, soutenue par la clarté d’un jour d’hiver qui s’endort. Ma mère réveille les morts. Maman exhume les corps de son enfance et je lui tiens la main afin qu’elle ne tombe pas dans la fosse que je viens de creuser.

Photos du père trépassé, photos du frère décédé, toutes témoignent : on y voit la chute. Mère la revit. Dans les sourires figés, les silences teintés, j’entends des échos d’impacts sur la table en fer, ma table froide de légiste. Je décompose le sourire de mes aïeux. Ils s’effacent d’un cliché au suivant, l’éclat quitte leurs teints, aucune ride n’érode leurs visages bouffis d’excès de tout — malheur, alcool, médicaments. Que seraient-ils devenus pour une surdose de joie? J’imagine les yeux rouges derrière leurs lunettes de soleil qu’ils n’ôtent plus à l’intérieur. Je sens leurs haleines et je grimace. L’exhalaison des cadavres est-elle similaire aux effluves de bourbon?

- Tout va bien?

- Oui… oui. C’est juste que tu ne m’avais jamais dit que Jean était aussi… bel homme. Je… suis surprise, c’est tout!

Elle ne m’apprend jamais rien sur son père. De nos vies, comme des albums, il avait été relégué à part. Dans une boîte de deuil éhontée, une fausse commune pour les parias de cette famille. Ma mère avait conservé les dépouilles de ses fantômes dans ce cercueil de cuir et, ne voulant les sacrer, les avait érigées en reliques. Car, protégées de la lumière, les photographies se conservent.

Dans cet amas de photos, je rencontre le père, ainsi que ma mère enfant. Son regard insouciant, et celui réel, embué, de la femme qui me serre la main à la briser, satisfont ma question à l’instant où elle se pose : quelle raison relègue ces photographies dans une boîte, lorsque toutes celles de notre famille sont couchées entre des feuilles de parchemin dans des albums soigneusement annotés? Je m’interroge sur ce qu’elle tente d’oublier. « Tiens, et ça, là, c’est ta grand-mère. »

J’ai conservé le cliché qu’elle me tendait : je l’ai dérobé et mis discrètement dans ma poche, puis dans mon carnet, parfois dans un livre pour marquer un arrêt de lecture. Dorénavant, il surplombe mon bureau, glissé dans le coin d’un cadre où se trouve une autre photo, celle d’un graffiti sur un mur de Reykjavik, à l’encre saignant « pussies beware! ». Je peux observer la photographie de ma grand-mère de mon lit. De là, je n’aperçois guère les détails, mais la connaissant par cœur, les contours suffisent pour la voir.

Annie a une dizaine d’années. Elle joue, seule, capturée dans un moment d’éternité, avec des vagues qui n’existent pas. La mer est plate comme le sera sa vie. Elle l’ignore encore.

Ce matin en me levant, je pense à ma grand-mère. Je l’imagine allongée dans son divan en cuir jaune, dans la fumée de la cigarette oubliée qui se consume dans un cendrier Hermès. Une image que mon esprit a capturée à force de répétition. Je la rejoue et un mal de tête me prend. Il est accentué par le son de la télévision poussé au maximum. J’arrive tout de même à capturer le ronflement de mère-grand. Le silence de son appartement et l’ennui de sa vie la bercent.

Son compagnon, le dernier, l’a quittée il y a deux ans. Je m’exerce à la souvenance pour le rappeler dans ce monde, le mien, où il n’est plus matière. Je parle avec sa veuve pour le ressusciter. Dans ses prières, chaque jour, elle déplore de ne pas avoir su en sélectionner un qui aurait désiré rester. « Mais bon, faut pas être trop regardante si tu ne veux pas finir seule. » Pourtant, elle termine son existence comme telle, regrettant sûrement sa décision de ne plus se marier, prise alors que son époux venait d’être hospitalisé. « J’ai bien réfléchi, et j’ai choisi. Ça y est : fini! » Je crois que c’est le temps qui a tranché pour toi, et que tu en es consciente.

Quand as-tu cessé de savoir être seule?

Sourit-elle sur cette photo? Lorsque je l’ai dérobée, je pensais que oui.

Je conserve cette image comme un mystère, comme une leçon. Je conserve le portrait d’une inconnue. Et, au pied de mon lit, je lui ai érigé un autel, priant pour que jamais je ne devienne comme elle.

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Saison 3

Derrière les murs de pierre

par Morgane Sardain

Brisant l’immobilité de la vieille ville encore endormie, une jeune femme pressa le pas en faisant claquer les talons de ses bottes en cuir noir sur le pavé du trottoir. Plongée dans ses pensées, elle n’entendit pas le propre bruit de sa cadence qui ricochait contre les façades en pierre des anciens hôtels particuliers. C’était cette aube dorée en cette matinée hivernale qui emprisonnait Elya dans ses pensées. Là, au milieu du silence, elle promena son regard de porte en porte, tantôt vert forêt, tantôt rouge bourgogne, un heurtoir en forme de main ou en forme de tête de lion trônant au centre de chaque battant droit. Elle savait que sa grand-mère et ses arrière-grands-parents avaient vécu derrière un de ces murs de pierre. Elle chercha des indices de leur présence.

Un jour un peu comme celui-ci, quand elle devait avoir onze ou douze ans, elle ne sait plus trop, sa grand-mère l’avait emmenée passer l’après-midi en ville. Elles avaient marché pendant des heures, déambulant à l’intérieur des artères pavées. La jeune Elya l’avait écoutée se remémorer la ville de son enfance. C’était comme si les paroles de sa grand-mère transformaient les rues dans lesquelles elles passaient. Le restaurant de fast-food au logo blanc et rouge criard devenait une élégante parfumerie où se pressaient des dames en robes patineuses et en escarpins, coiffées de chapeau de toutes les couleurs. Plus loin, la laverie vidée de ses laveuses et sécheuses laissait place à un maraicher avec son tablier vert qui étalait fruits et légumes, uniquement de saison. Exception faite pour les bananes, petit luxe que le commerçant prenait soin de mettre en avant. Peu à peu, les ruelles se remplissaient de brouhaha à mesure que les travailleurs sortaient de leurs immeubles en trench-coat et long cardigan en laine. Sac à la main ou sur le dos, des essaims d’enfants en uniforme bleu marine et blanc s’en allaient à l’école accompagnés par les bruits de leurs rires.

« Florence, attend-moi ! ». Cette voix fluette fit sursauter Elya. C’était la sienne. Elle fit volte-face pour voir qui pouvait bien être la personne qui avait le même timbre de voix qu’elle. Elle ne vit personne. Il n’y avait que deux femmes à bicyclette, le regard rivé sur la route pavée constellée de trous. Elya sentit alors quelqu’un s’approcher dans son dos. Lorsqu’elle se retourna, elle vit une fillette avec deux nattes blondes attachées par des nœuds de satin bleu de la même couleur que ses grands yeux. Elle souriait et dit d’une voix claire : « Tu m’as appelée ? Allez viens on va être en retard ! ». Elya n'eut pas le temps de lui répondre que ce n’était pas elle qui l’avait interpellé, que la jeune fille l’attrapa par le poignet et l’entraina avec elle vers le groupe d’enfants. Et alors qu’Elya résistait un peu, la fille lui jeta un coup-d’œil par-dessus son épaule, mi-pressé mi-agacé, et lui dit : « Il faut qu’on se dépêche si on veut rattraper les autres ! ». Puis glissant son regard sur l’épaule d’Elya, elle haussa les sourcils de surprise et ajouta précipitamment : « Mais Annie ! Tu n’as pas ton sac d’école ?! Il faut que tu te dépêches d’aller le récupérer avant que la cloche de l’école sonne ! ». Elya, hagarde, restait plantée sur place alors que l’autre enfant s’élançait déjà dans la direction inverse d’où elle était venue. Son poignet toujours emprisonné dans la poigne de la fille, elle fut entrainée à sa suite. Après avoir dépassé deux immeubles, les deux fillettes bifurquèrent sur une ruelle à droite, moins fréquentée que celle qu’elles venaient de quitter. Puis, elles s’arrêtèrent enfin devant une bâtisse de trois étages dont la porte d’un brun mat tranchait avec la clarté de la pierre des murs. Un mouvement à l’intérieur de l’appartement attira son attention et Elya ne put s’empêcher de jeter un coup-d’œil curieux par la fenêtre. Elle ne parvint pas à apercevoir quoi que ce soit excepté son propre reflet. Mais ce n’était pas elle qu’elle aperçut lui renvoyant son regard, c’était une autre jeune fille. Presque comme elle, mais pas tout à fait. Elle lui rappela la photo encadrée dans le couloir de la maison familiale. C’était un cliché que son arrière-grand-père avait pris un jour de rentrée des classes. On y voyait son arrière-grand-mère et serrant affectueusement sa grand-mère, Annie. Elles se tenaient prêtes à partir devant une porte en bois brune exactement comme celle devant laquelle Elya se tenait.

 

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Pierrot

par Louka Duhaime-Choquette

La grange puait la sueur d’homme, le sang de bête. Fallait jouer écœurant entre les pendus du plafond; gibier et sauvagine ficelés aux poutres tout en haut, grinçantes, criardes, qui riaient en éclats de bois. Cache-cache, le chat et la souris, le petit cochon. Pierrot avait des paupières grises, drapées de bruine, souvent, et sur ses mains rouges et usées le relief de crevasses. C’était que Grand Frère et les Cousins jouaient comme pour survivre, avec de grands trous dans le fond de l’œil et des sursauts de corps pour faire mal. Mais Pierrot jouait. Oui oui, Pierrot jouait, le dos fier, le gravier sous les ongles, les vêtements en poussière d’effort. Pierrot jouait pour son grand frère, son bouclier de muscle, il jouait pour rendre montgolfière son cœur de chiot, pour le gris respect de ses aînés, pour qu’ils l’admirent d’égal regard. Y’en avaient plein la grange, des cousins, ça s’empilait jusqu’au plafond. Sept ou huit masses agiles, familières, perchées au toit, funambules sans chandail, faiseurs de pompes sur bottes de foin. Et les endormis des enclos vides. Pierrot avait froide peur de respirer le dehors, de se promener seul comme un fantôme dans les champs. Fallait pas, surtout pas, tomber sur un pied d’ancien cousin à demi enterré.

 

Grand Frère et les Cousins aimaient faire le petit encore plus petit. Pincettes d’amour qu’on étale tout partout sur les bajoues, légers coups de paume sur crâne de verre, vilaines jambettes amorties par bassin de paille et de raillerie. Pierrot s’enfonçait. Il s’enfonçait, chevilles piquées dans l’ombre et la saleté, contemplait l’arrivée du plus-bouger, des mains d’os, des poignes cousines et dures comme des sabots. Ça donnait encore plus envie de faire la fuite vous savez, celle qui mène au chaud de la maison, celle qui permet de grimper les jupons de Maman Rempart et de dormir nuage dans l’amour chaumière.

 

Grand Frère siffle, les vautours figent. Sept ou huit têtes félines se tournent, lenteur mécanique, vers le petit qui s’ensevelit.

 

Viens, Pierrot, mon p’tit Pierrot. On va t’montrer un jeu.

 

La nuit reste nuit.

 

Les chiens aboient quelque part.

 

Pierrot s’approche du troupeau.

 

Cousin enlève la boue sèche d’une corde.

 

Une corde large comme un bras.

 

Elle sert sûrement à ligoter le bétail.

 

Cousin a des gestes foudres.

 

Brusque, comme un enfant qui aime faire mal.

 

On joue au tir à la corde?

 

La grange garde sa bouche close.

 

Une poutre geint aigu.

 

Elle beugle la forêt morte.

 

Les fenêtres de bois, le vent.

 

Il y a peut-être quelqu’un dehors.

 

On va voler un mouton du voisin?

 

Cousin a noué la corde.

 

Le nœud glisse entre leurs mains froides.

 

Il fait signe à Grand Frère.

 

On joue à quoi?

 

Grand Frère se rappelle la veille.

 

Les bleus de Pierrot.

 

Sa honte averse.

 

Ses joues roses d’humilié.

 

 

 

Cousin insiste sauvage.

 

Pas l’choix, faut faire le fort.

 

Grand Frère se racle la gorge.

 

Mais le canif rouillé reste coincé.

 

Pierrot.

 

Pierrot s’englue

 

dans le sourire de cire

 

de Grand Frère le petit dieu.

 

 

Pierrot, on va jouer à t’pendre.

 

 

La grosse porte claque danger, un cousin monte la garde, Pierrot file de soi, s’enfarge dans bottes de foin, gloussements de hyènes, caisses de bois, Pierrot décampe et toute la grange saute, toute la grange jappe, le petit esquive des griffes, mollet mordillé, il glisse, il fond, on va te pendre Pierrot, essuie l’humide montante de ses yeux, s’échappe par la trappe de souris près d’un enclos, un cousin, son corps épais de bourreau, y reste pris, un soulier s’envole, coule, ravale les glaires de tristesse, derrière ça crache, ça se frotte les mains, ça fulmine, te pendre Pierrot, ça fulmine et Pierrot court soldat de plomb, il court rescapé dans la nuit incertaine, exil, grande couverture des monstres aveugles et des loups blancs.

 

 

Bon.

 

 

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Faits divers

par Hubert Jobin-Tremblay

parler est une des manières de braver le vide

 

attendre un peu est presque toujours une bonne idée

 

apprivoiser la mort est souhaitable

 

manger par le nez est impossible

 

mettre les coudes sur la table ne change presque rien

 

l’imagination et la digestion appartiennent quelque part à la même famille

 

crier est une manière de ne pas imploser, mais la plupart du temps, crier n’est pas chanter

 

peu de surfaces sont plus confortables qu’un lit

 

nous reproduisons parfois la voix des autres dans notre tête

 

ce qui se passe en un lieu précis ne reste jamais complètement en ce lieu précis

 

un inconnu m’a probablement déjà souhaité du mal

 

ne jamais dormir est impossible

 

dormir pour toujours n’est pas exactement mourir

 

une fois que la mayonnaise est mayonnaise, on ne peut séparer l’œuf et l’huile

 

aucun de nos doigts ne rentre parfaitement dans nos oreilles

 

il est possible de parler et dormir en même temps

 

il y a assez long de fil de coton sur terre pour que tout le monde porte une robe en même temps

 

l’immobilité n’existe pas

 

il est difficile de dire où le voisinage s’arrête et où il commence

 

il est difficile de dire pourquoi les couleurs d’automne s’harmonisent naturellement

 

tout est un poison, ce n’est qu’une question de quantité

 

mais la fin du monde est une idée que l’on devrait prendre au sérieux

 

il y a probablement eu plus de cheveux dans toutes les soupes de l’univers

 

qu’il y en a sur ta tête et sur la mienne

 

beaucoup d’êtres sont encore sans nom

 

je ne connais pas assez de mots pour dire ce qu’il faut

 

tout est une version du soleil

 

et qui dit arme dit danger

 

qui dit danger dit attendre encore un peu

 

je conseille souvent d’attendre encore un peu

 

il y a peut-être deux pierres au sol quelque part autour de toi

 

la distance qui sépare ces deux pierres est peut-être la même qui sépare tes yeux

 

la même qui te sépare du dépanneur le plus proche

 

la même qui sépare tes deux mains même si tu les presses ensemble de ton plus fort

 

la même qui nous sépare

 

on ne peut l’exclure

 

on ne peut exclure aussi que demain je perdrai peut-être mes jambes

 

que quelqu’un pense en ce moment à une tornade

 

que tous les ponts auront sûrement un jour tombés

 

qu’une bonne manière d’effacer est d’oublier

 

que la peau oxyde continuellement

 

que l’histoire n’est pas une science parfaite

 

que rien n’est une science parfaite

 

que je ne pourrai fort probablement jamais refaire des pirouettes comme quand j’étais petit

 

que la grande roue peut quitter son socle à tout moment

 

qu’exclure n’est pas la meilleure manière de respirer

 

parce que la lumière pèse quelque chose

 

et une photo d’un arbre est un arbre à sa façon

 

une photo d’un enfant n’est pas un enfant

 

il y a assez de miettes de gomme à effacer pour faire plus d’une montagne

 

très peu de gens savent ce que le mot condoléances veut dire

 

les ombres sont souvent plus intéressantes que ce dont elles sont l’ombre

 

je souhaite à tout le monde de connaître la joie

 

pour apprendre à respirer, il faut respirer et ainsi de suite

 

il y a plusieurs manières de faire bon usage d’une flaque d’eau, mais on ne peut pas voyager avec elle

la plupart des êtres se ressemblent

 

on dit que nager est une bonne manière de ne pas mourir tout de suite

 

un marteau est un marteau et tout ce que tu veux

 

rien n’a vraiment de fin mais l’idée de la fin est importante

 

le mot tomber n’est pas sans lien avec toutes ces pierres tombales

 

parce qu’on peut tomber d’un balcon

 

on peut tomber dans les escaliers

 

on peut tomber d’un pont

 

on peut tomber dans un trou

 

on peut choisir de tomber ou tomber malgré nous

 

 

et il est toujours bon de répéter

que la fin du monde est une idée que l’on devrait prendre au sérieux

 

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Économie de peau

par Chloé Bonfils

Ce ne sera pas long.

Alors je m’installe sur la chaise qu’on me pointe, accoudée à une plante verte. Je m’y assois, jouant de mes branches, soumises au règne sauvage. J’ouvre mon sac, en extrais un amas de pages, y fourre ma langue. Je lèche des mots en apnée.

ce corps qui est peut-être au fond la seule chose qui vend vraiment, la chose qui se vend derrière toutes choses, qui fait vendre tout le reste, et l’économie tout entière qui ne tourne que sur le dos de corps-là

C’est à vous.

C’est à moi.

Je quitte mon lieu et me lève. Je talonne les courbures de la femme-chemin dans les sillons familiers. Je pénètre dans la pièce froide, invitée par un geste scintillant. Les ongles referment la porte sur moi.

Dans l’écho des grésillements d’une musique détendue, je me dénude. Sur la pointe des pieds, je me dirige vers la dalle funéraire au centre de la loge. Je m’y allonge.

J’attends, je frissonne dans la lumière blanche sans bruit.

Mes pensées s’évaporent à la fraîcheur de l’autel de cire. J’écoute leur envol, je ne pense pas. Pas à Britney. Ni à Nelly, pas davantage à Louise.

J’y repense après, sur le ventre, le sif à l’air, des mains agrippées au fessier.

J’y repense plus tard, sur le dos, les jambes arquées, la main caressant mes lèvres.

J’y repense encore, quand le regard s’attarde sur les bords de ma vulve, lorsqu’il glisse de mon entrejambe à mon œil — le seul ouvert, clignant à demi, l’autre palpitant d’un souvenir brûlant.

Le doigt tient ma lèvre supérieure, la main soutient le pli de mon genou, la voix polie à la lime se tracasse.

La mienne répond tremblante de certitude : non, je ne veux pas tout ôter. Laissons une bande. Faisons-le d’un souffle.

J’ai brisé le silence.

Le doigt se décolle.

Sa main s’agite, circonspecte, dessinant une mer de cire autour d’un îlot de poils. Dans mon crâne, je psalmodie mon choix et ses raisons. Rien d’autre à prêcher que : on ne caresse pas le front d’un bébé comme on me baise.

Mon souffle implore de l’intérieur : laissez-moi ma bande, laissez-moi une, passante, une ligne à suivre, fine, infiniment fine, qui me rattache à mon être, à mon âge, à ma sexualité — qu’elle ne devienne pas morbide, qu’elle demeure mienne.

La main réalise mon caprice, mais sa bouche est pincée. Je contemple ses longs ongles raclant ma peau. Ils sont beaux.

Je me souviens de ceux qu’ils m’avaient posés. Je les aimais. Alors, je les ai arrachés. Ils écaillaient ma vie. Laver la vaisselle m’était devenu compliqué, me doigter interdit.

Mais ils étaient longs, ils brillaient, et

On me coupe. De la main et de la voix. L’artiste m’invite à admirer ma restauration.

Ensemble, nous contemplons mon corps, cet objet, bien lustré.

Les mains me massent à l’huile, au talc. Je les remercie, je les complimente. Bravo, vraiment. Joli boulot. Aucune douleur. Bravo.

C’est faux.

Je me reprends. Je serre les mains, les félicitant de m’avoir permis de supporter mes maux.

Seule à nouveau dans la salle de soin, je caresse ma peau d’enfant défraîchie. Je me rhabille rapidement, paie. Je m’en vais.

Dans la marche, le tissu me racle. Sous la morsure de mes gaines, l’irascible question s’éveille. Je crisse à l’intérieur de ma chatte, dans la carcasse de mon corps retapé : Est-ce cela, être femme ? Se parer de terreurs pour survivre à cette brûlure de l’être. Douloureuse, mais clémente face à des craintes de feu.

Puis s’extirper de soi, en remerciant de n’en sortir qu’en lambeaux.

Je m’en vais écrire ces mots, qui s’abîment à leurs pointes, la pensée ailleurs — déjà.

À fouiller ma penderie, installer la table à repasser. J’enfilerai une jupe et

plutôt une longue.

Je m’échapperai. Au parc, je m’allongerai. Retrouvant, sauvage et peignée, l’illusion donnée que l’on peut m’acheter.

Ce ne sera pas long.

Rien ne change. Ça repousse, ça revient.

J’attends. Et je mets de l’argent de côté.

 

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Élucidation vertueuse de l’intitulé

par Thomas Coursol

Élucidation vertueuse de l’intitulé

Ou comment François Rabelais déchiffra le mystère du titre de son œuvre en l’an 1534 sans privilège du bibliothécaire, de la mama, de Paulin Curieux, du vieux, de l’ado ni du zozoteux.

 

Ouverture sur la scène, il s’agit de l’aire d’étude d’une bibliothèque. À une table, la mama, avec son petit garçon curieux, nommé Paulin Curieux.

 

Paulin Curieux — Dis, mama, est-ce que je suis sorti de ton oreille? Pis c’est quoi un sphincter?

La mama — Non… Mais mettons, oui, t’es trop jeune pour savoir d’où tu sors, pis c’est quoi un sphincter? Ou t’as vu ça encore?

Paulin Curieux — C’est dans mon livre que je lis et que le bibliothécaire m’a donné. Ça dit que l’enfant, il était tellement gros qu’il n’a pas pu sortir par le tuyau de d’habitude, pis qu’il a finalement remonté par le sphincter jusqu’aux oreilles de sa maman pour sortir, pis que des chevals…

La mama — Des chevaux. On dit des chevaux.

Paulin Curieux— des chevaux sont sortis avec des charrettes remplies d’affaires.

 

La mama regarde le bibliothécaire qui donne, étrangement, le même livre à d’autres clients. Derrière lui, un homme très vieux (ça paraît dans sa voix) est en train de se délecter de quelques-unes des pages du même bouquin. Elle le remarque.

 

La mama — Ben voyons donc monsieur! Y a des enfants icitte!

Le vieux — Hein ? J’applique les étapes à suivre pour m’imprégner de connaissances. C’est le livre qui dit ça, arrêtez d’me déranger madame.

La mama — T’es en train de me dire que, dans le livre, c’est écrit qu’il faut que tu le manges pour que t’apprennes?

Le vieux — Hein ? Ben oui! Ça parle de la moelle, qu’il faut réussir à retirer la moelle des mots pis du texte pour arriver à comprendre. Moi, dans ma tête, la moelle, ça se mange, j’ai vu mon chien faire ça. Fait que laisse moi tranquille, je suis à veille d’être rendu à la moelle de ma page. Je sens que ça marche…!

 

 

Elle regarde la page couverture du livre.

 

La mama — Nononon là! C’est le même livre que celui de mon gars en plus!

 

Le petit garçon curieux, ayant assisté à l’interaction, goûte, lui aussi, une page de connaissance. À ce moment, un homme à lunette et bretelles arrive en levant le doigt. Il zozote.

 

Le zozoteux — Excusez-moi madame, mais z’ai vu votre fils manzer dans la bibliothèque, saviez-vous que c’est strictement interdzzzit?

La mama, visiblement indignée — Eille crisse, t’a pas vu l’autre en arrière du bibliothécaire? Y doit être rendu à moitié de son livre pis t’es pas allé l’avertir, lui. Ça fait que laisse-nous tranquille.

 

Il retourne à sa table, se rassoit et reprend son livre. Il s’agit du même que celui du petit garçon et du vieux. À ce moment, un adolescent entre dans la bibliothèque.

 

L’ado, mâchant une gomme — Ouin yo. Eille merci pour le livre là. J’ai vraiment pas toute compris mais le bout où le bonhomme y pisse sur toute Paris… j’me sus reconnu là-dedans… je pense. T’sais des fois, on n’a rien qu’envie de pisser sur toute la ville nous autres avec… En tout cas là…

 

Il dépose un livre, le même que tous les autres, sur le bureau du bibliothécaire, puis quitte.

 

Le bibliothécaire — Merci là!

 

François Rabelais entre dans la bibliothèque, tout vêtu d’époque, c’est l’ado qui lui tient la porte, le fixant avec un regard rempli de jugement.

 

Le bibliothécaire — Ah ben! Salut Franck. Comment tu vas? As-tu trouvé un titre pour ton livre?

 

François Rabelais — Dieu vous avant, bon garçon, mays nenni, je n’ay rien pu trouver en guise d’intitule. La populace a-t-elle l’allure de bien vouloir aimer mon inspiration céleste?

 

Le bibliothécaire, hésitant un peu — Hum, je ne suis pas certain que le message soit encore complètement compris, mais oui, ils ont même plutôt l’air de le dévorer… (dévorer est dit en pouffant de rire avec plusieurs clins d’œil au public).

 

François Rabelais — C’est vray? Alez Ribaud! Vous baserez mon cul si c’est vray!

 

Derrière, le zozoteux enfile ses gants de nitrile pour lire le journal qu’il est allé chercher près du bureau du bibliothécaire.

 

Paulin Curieux, en s’adressant à la mama et en pointant le zozoteux — regarde mama, le garçon, il est germanophobe!

La mama, honteuse — on dit germaphobe…

Le zozoteux, paniqué — AAAAAH!

 

Le zozoteux retire rapidement ses gants et les lance sur Paulin Curieux. François Rabelais l’aperçoit et, frénétiquement, lui prend le journal.

 

Le zozoteux — Eille, mon zournal!

François Rabelais, lisant pour lui-même le texte de couverture de manière assez déconstruite, car il a de la difficulté à comprendre certains termes — Gare aux gants tuants… Rappel de gants de ni... ni... nitriles par la compaignye, des composants chi… mi… ques involontaires auraient fait deux victimes la semaine d’avant…

 

Le zozoteux essaie de reprendre son journal, mais François Rabelais bouge et chaque fois s’en échappe.

 

François Rabelais, s’adressant au zozoteux — Paillard, alez hors de ma veue!

 

Le zozoteux se rassoit, visiblement triste d’avoir été abusé verbalement par un homme d’un autre temps.

 

François Rabelais, en portant le journal vers le ciel — gare aux gants tuants… Gare, gant, tuant… Gargantua… GARGANTUA!

 

Le bibliothécaire, s’adressant au public— Croyez-le ou non, mais c’est ainsi que François Rabelais, en 1534, trouva le nom de son œuvre.

 

FIN

 

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Elle s’appelle Esther

par Aya Reine-Esther Koffi

Note d’intention : Ce texte est né de mon vécu d’étudiante étrangère, arrivée à l’étranger avec espoir, mais confrontée à une solitude silencieuse. Il donne voix à celles et ceux qu’on ne voit pas, à celles et ceux qui souffrent sans bruit. Elle s’appelle Esther est un cri doux, une main tendue, une invitation à la présence. J’ai voulu écrire ce que je n’arrivais plus à dire : qu’un simple geste, une écoute, une fois sur sept, peut tout changer.

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Ne me demande pas si je vais bien. Apprends à me connaître. Sois là. Pas tous les jours. Juste une fois sur sept. Quinze minutes au téléphone, une marche, un regard sincère. C’est tout ce qu’il faut pour que je ne me sente plus invisible.

 

Je suis arrivée à l’étranger il y a un an. Une étudiante étrangère, pleine d’espoir, de courage, de rêves. Je pensais que l’université serait un lieu de rencontres, que la résidence étudiante serait un foyer, que les couloirs seraient peuplés de sourires.

 

Ne crois pas que l’intégration se fait en formulaires. Vois qu’elle se tisse dans les silences partagés, dans les gestes spontanés, dans les présences qui ne demandent rien.

 

Je vis dans une chambre où le silence est devenu trop lourd. Pas parce que je n’ai rien à dire, mais parce que je n’ai personne à qui le dire. Les murs ne répondent pas. Les visages croisés dans la cuisine commune ne s’arrêtent pas. Les “salut” sont rapides, les “ça va ?” sont mécaniques. Et moi, je souris. Je dis que ça va. Parce que c’est plus simple. Parce que je ne veux pas déranger.

 

Mais en vérité, je vais mal. Vois que je souffre. Pas d’un mal visible. Pas d’une blessure qu’on peut soigner. Je souffre de solitude. De cette solitude qui s’installe doucement, qui s’infiltre dans les gestes, dans les pensées, dans les habitudes. Celle qui rend les pieds lourds, les réveils difficiles, les journées interminables. Celle qui transforme la fatigue en malaise, le silence en prison.

 

Je ne suis pas orpheline. J’ai une famille, loin d’ici. J’ai des amis, quelque part. Mais ici, dans cette ville immense, dans cette résidence impersonnelle, je n’ai personne. Ceux que je considère comme amis sont occupés. Trop occupés pour moi. Pas une journée sur trente. Pas un message spontané. Juste des “on se parle tantôt” qui ne viennent jamais.

 

Et moi, je m’efface. Je parle moins. J’écris moins. Ne crois pas que je reste la même. Je ne fais plus ce que j’aimais. Je ne suis plus celle que j’étais. Et personne ne le remarque. Parce que personne ne me connaît assez pour voir les failles. Parce que personne n’a pris le temps de m’écouter vraiment.

 

Les gens souffrent en silence. Pas parce qu’ils n’osent pas parler. Mais parce qu’ils savent que leurs mots ne suffiront pas. Parce qu’ils savent que ceux qui les écoutent ne les entendent pas. Parce qu’ils savent que pour être compris, il faut être connu. Et moi, je ne suis pas connue. Je suis là, mais je suis seule.

 

Je ne demande pas qu’on me sauve. Je ne demande pas qu’on m’entoure tous les jours. Je demande une présence. Une vraie. Une fois sur sept. Quinze minutes. Un moment où je peux être moi, sans masque, sans performance. Un moment où je peux dire “je vais mal” et être entendue. Un moment où je n’ai pas besoin de mots, parce que l’autre voit déjà.

 

Je suis cette étudiante étrangère qu’on croise sans voir. Celle qui sourit trop pour qu’on s’inquiète. Celle qui s’isole sans bruit. Celle qui attend qu’on la remarque avant qu’elle ne disparaisse. Je suis celle qui écrit ce texte parce qu’elle n’a plus la force de le dire.

 

Ne lis pas ces mots comme une plainte. Lis-les comme une invitation. Tu peux changer les choses. Tu peux être cette présence. Tu peux tendre la main. Tu peux dire « je suis là » et le montrer. Tu peux être celui ou celle qui voit au-delà des mots, au-delà des silences, au-delà des sourires. Ne crois pas que le silence est neutre. En silence, on s’affaiblit. Et dans ce silence, la dépression règne.

 

 

Elle s’appelle Esther. Et elle est là. Elle attend. Pas pour toujours.

 

Juste une fois sur sept.

 

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Gueule d’épieuse

par Béatrice Larin

au creux de la nuit, très creux, j’ai un aveu, non plus que ça, au moins une douzaine rien que pour toi que je regarde rouge et ronde, encore très basse, un point ardent devant mon œil alerte, vérifiant soigneusement le décor, la fenêtre ouverte, le vent noir, opaque de ne rien savoir, les rideaux échevelés sont en place, tout est prêt, je les sens s’empiler dans ma gorge les aveux et chaque fois que je te regarde un peu trop longtemps avant que tu aies monté dans le ciel tout à fait, quand tu balbuties la nuit débutante, je les entends qui gargouillent, qui râlent, ils veulent de l’air, une voix, même juste un chuchotement ça les apaiserait, alors je cesserai de les dompter, moi poubelle des cachotteries mal gardées, tout de même je ne nommerai personne, les noms me sont jetables, il n’y a que le vrai qui compte, que l’occulté, l’enfoui, le trouble de dire, c’est ça oui, l’impossibilité de franchir le pas quand la chose dite effraie, et sur mes bras nus remuent les poils dressés du vent engouffré, vorace de froid, je le déglutis le froid tandis que les rideaux de plus belle hululent en froissements mon désir de raconter tout ce que je sais depuis que je sais —

 

en premier je dirai celui que j’ai vu marcher tête baissée, les dépassant tous de son pas preste, il longe le jaune, frôlant le vide, frôlant le saut ou la chute, jamais ses pieds ne bronchent, un pas de côté serait facile, pourtant il parvient toujours au bout du quai, la traversée du sous-terrain s’achève alors qu’il lorgne en un éclair, un œil à peine, le renfoncement, les rails reluisants, mon orphée du métro s’extirpant de sa gueule matin après matin

 

en deuxième je les ai vus il et elle qui errent ou font semblant entre les pierres tombales aux heures vides, êtres furtifs qui s’attardent étrangement sur les fleurs, offrandes sépulcrales comme d’éternelles décorations auparavant recueillies, déposées par des mains qui ont aimé, puis en catimini il et elle arrachent, démembrent tiges gerbes bouquets et redistribuent à l’envi, on voit alors sur les stèles esseulées fleurir de l’étranger, il et elle dégarnissent sans mal, mais non jamais ne profanent, car investis d’une mission demandée par personne, les morts n’ont plus de bouches pour parler et eux n’ont à la leur que le mot partage

 

après ceux-là je pense à elle qui n’attache jamais ses cheveux mais vraiment jamais, les perd au vent, elle porte aux poignets des ornements, des élastiques en guise de bracelets, elle les aime serrés, le plus serré possible, quand elle en fait rouler un de ses doigts distraitement, elle doit sentir le sillon imprimé dans sa chair, la rougeur se palpe mais c’est quand ça devient juste un peu bleu, une pointe de violet, mais oui à peine bleuis qu’elle les préfère ses poignets exhibés gentiment, et en disant cela je frotte les miens, en enserre un du pouce et de l’annulaire qui se touchent parfaitement, tout est en ordre

 

et j’oubliais ces autres-là rôdant dans l’heure claire près du matin, les espions des poussettes, un homme une femme jamais-parents s’accrochent aux minois des bébés batifolant sur les trottoirs, mirent leurs géniteurs avec des yeux dégoulinants et toujours les vraies mères vrais pères en marche éclipsent ces espions de leur champ de vision, mais eux sont prêts, peaufinent le stratagème pour le jour où il et elle, par excès complice, dans une fièvre pouponnière saisiront leur chance pour s’arroger la seule chose jamais désirée d’eux deux, ils se croient invisibles mais elle ne me traverse que trop, moi, leur interdite jalousie, et impatiemment j’attends l’enlèvement

 

les rideaux cinglent, la nuit se referme, je perds le compte en huitième en cinquième en onzième, mes aveux en vrac gerbent hors de ma voix, de ma bouche, mais enfin il me faut dire celui-là, vieille épave au seuil de mon perron, à cette heure il est là juste en bas je le sais, le corps plié en d’impossibles froncements, un corps noueux biscornu sans vraie surface, mais sa bouche oui, toujours la main fourrée à sa bouche avec dedans tout ce qui ne se mange pas, qu’arrivera-t-il de lui, monsieur pica que jamais je ne sauverai, à quand la fois où, au lieu du regard lointain mais extasié, je croiserai deux yeux comme des vitres embuées, quelconque métal encore écumant de sa bouche béante toute raidie, oui au fond j’espère ce jour proche

 

je continue d’avouer encore jusqu’à les avoir épuisés, tous ces mots morts de ma tête, assise droite devant la fenêtre je me lève maintenant, plus de point rouge dans le ciel, tu t’es blanchie, toi lune lavée de tout soupçon, ce n’est pas toi qui inventes qui juges et me toises, non arrête laisse-moi —

cet autre point rouge brillant devant moi me fixe trop, ne reste plus qu’à éteindre l’enregistrement

« clic » bruit la caméra

 

 

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Le last call

par Charles-William Brière-Gaudet

Je nous ai vus à la sortie du bar, tu sais, ce bar où les lions se donnent en spectacle sous l’énorme boule disco, où les stroboscopes maquillent les rats, même les plus bourrus, en enjôleurs à qui il fait bon confier ses hanches, sa bouche, ses secrets. Le last call venait de chasser les troupes. Les plus chanceux rentraient au bras d’une nouvelle flamme et les autres, qui avaient rasé le fond de leur verre en quête de consolation, erraient dehors avec le peu d’espoir qu’il leur restait. Nous, nous marchions en zigzag, souvent dans les pas de l’autre, le pied lourd d’avoir dansé toute la nuit en enfilant les drinks fluos. Depuis le trottoir d’en face, je nous regardais avec un mélange d’envie et d’admiration, de nostalgie, aussi. J’étais habillé, pourtant je me sentais nu comme un ver, exposé tout entier à la tendresse qui avait enfiévré les corps sortant du bar, même les esseulés, mais spécialement les nôtres, déjà engouffrés dans la bouche charnue de la ruelle.

En longeant les ombres comme nous le faisions plus loin devant, j’ai eu l’impression d’apprendre une chorégraphie vieille d’au moins mille ans (il s’en dégageait le même parfum qu’ont les bouquets de fleurs au salon funéraire, mais plus sucré, moins sinistre). Il m’était facile, agréable même, d’en répéter les pas, si bien que j’ai pensé « les arabesques sensuelles que nous décrivons, passé trois heures du matin, dans les molles avenues du centre-ville, alors que les taxis, les anges et les reines pailletées festoient autour de butins encore chauds, ne nous appartiennent pas, non, ces arabesques ne nous appartiennent pas ».

Nous nous sommes arrêtés devant l’immeuble où, le jour, j’habite un appartement que le soleil transperce de ses rayons cruels, beaucoup trop cruels, tu sais de quoi je parle. Je me suis entendu te demander si tu voulais monter, puis je me suis vu planter ce souhait, de mes lèvres, dans le terreau brun-roux de ta moustache. Elle goûtait le sel, la nuit et la poudre d’étoiles, l’interdit. Je suppose.

Dans l’éclairage tamisé de ma chambre, nous avons retiré nos parures de soirée. Elles sont allées rejoindre la poussière et les îlots de linge sale. Je me suis excusé du désordre en noyant mon malaise dans un rire qui, comme par enchantement, a trouvé son écho dans ta gorge. « Je te vois partout », m’as-tu répondu, et j’ai pensé que tu étais amoureux, déjà, alors que moi, j’observais la scène à vol d’oiseau, accolé au plafond par une force qui me retenait d’habiter mon corps, ce corps que tu avais découvert par à-coup sur la piste de danse et dont tu décrivais maintenant les arrêtes de tes doigts. Je suis allé ouvrir la fenêtre, en partie parce que mon climatiseur avait rendu l’âme la veille, mais surtout parce que je tenais à ce que l’haleine de la nuit se mêle à la nôtre, comme pour dire « je sais que nous ne sommes pas seuls, dehors, dans d’autres chambres, sur d’autres lits, les mêmes gestes se répètent, s’harmonisent, s’enlacent en une étreinte bijoutée des mains, des bouches et des sexes de corps passés, de ceux à venir ».

Alors, lorsque ma tête est venue se poser sur ton épaule, et que tu m’as demandé dans un souffle « Ça va? », entre tes bras, il y avait ce corps qui n’était pas tout à fait le mien, celui qui, du plafond, descendait lentement rejoindre son écrin de chair et il y avait nous, par-delà les murs de ma chambre, éparpillés dans le bleu d’une nuit sans fard, à l’abri du last call.

 

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Je défile le temps

par Naomi Degueldre

Je me suis rétrécie au lavage

J’ai tenaillé mes joues à coups de coton

Pour estomper leur fard

 

J’ai ancré une sourdine sur mon chevalet,

Rendu inaudibles mes dissonances

 

J’ai tamisé mon faisceau,

Réduit son envergure à un chas d’aiguille

Pour ne pas embraser tes sourcils en foin éternel

 

Désormais je valse dans le noir,

Me cogne contre les meubles

Et couvre mon corps d’ecchymoses

 

Je me meus en silence

Et repasse au fer les plis de ton indifférence

 

Je préférerais ne pas l’admettre –

Je m’accroche toujours aux bracelets d’amitié

Que tes petites mains ont noués

 

Tu m’en jettes en filigrane

Entre deux rixes

 

 

 

Je me cramponne à tes fils

Je veux braver les fuseaux

Faire fi des picotis stratosphériques

Qui hantent mes phalanges distales

 

Si je ferme les yeux, je retrouve presque

Les dimanches de tulle / la lavande enrubannée / les infestations murines / les chasses aux moustiques nocturnes / les gourmettes prometteuses / les éclaboussures affranchies / ton sourire sous le soleil abricot

 

Je cautérise une contusion identitaire

Avec une gaze aigrie par sa fugacité

 

Par je ne sais quel cruel jeu du sort,

Tu te dénoues sans cesse

Sublimation à pas de velours

 

 

Tu files entre mes doigts

Je te regarde plonger depuis la falaise

Tu caches le soleil et je grelotte

Éclaboussures glaciales et torticolis délibéré

 

Tu me tends une serviette mouillée

Je m’enroule dans ton assentiment intermittent

Tes yeux fugitifs sur mes épaules brûlées

 

Sur le chemin du retour

Je boitille pour te rejoindre

Morsures estivales et épines sous mes pieds

 

Tu t’arrêtes pour pisser entre les vignes

C’est pour être immortalisé

Dans cent ans, des gens boiront du vin plein de ton ammoniaque

Pour fêter leur anniversaire

 

 

Je rechercherai toute ma vie le goût aigre de tes plaisanteries

 

Je suis tricotée de tes mots

Tes mots en filons qui s’entrelacent pour ne jamais se délier

Tes mots de tous les jours qui s’étiolent et se désagrègent

Tes mots acrimonieux qui forment des mailles que je préférerais rembobiner

Tes mots aiguille acérée ou laine duveteuse

Tes mots passés sous silence qui me musellent

 

 

Je m’empêtre dans les mailles de ton filet

De discours archaïques et quolibets écrasants,

Tu aiguilles ma nage synchronisée vers le précipice

Je suis captive d’un épervier ficelé,

De méandres suffocants qui balisent ma chair

 

Tu meubles le silence

Haches la paix de remarques dérisoires

Vaine tentative de te rafistoler une humanité

 

Sans bruit

Je dégage le sot-l’y-laisse, l’épluche et te le tends

Il reste en suspens entre nos mains

Qu’est-ce que c’est que de sentir le pouvoir

Dégouliner comme de la graisse le long de tes doigts

Est-ce que ça aveugle et ça assourdit

Ça te fait oublier nos rires d’enfants

Et nos promesses détricotées?

 

De pulpe, tu es devenu écorce amère

De vague, je suis devenue bouée de sauvetage

Celle que tu harponnes tous les soirs de juillet

Celle que tu laisses le matin sur un balcon glacé

 

Tu aimes m’oublier et j’aime te haïr

 

 

Je défile le temps

À la recherche de l’amertume des pamplemousses givrés

De leur jus qui me collait aux doigts

De tes gloussements de tourterelle crépusculaire

Et de la couleur défraîchie du banc en bois de châtaignier

Qui s’enracine dans la mare

 

Je crochète une cage sisyphéenne

Pour m’enfermer dans le ratatata de la machine à coudre

Juste avant que les fils ne s’en mêlent

 

Si je le pouvais

Je scellerais avec des pellicules dorées les petits pots en verre de notre enfance

Couvrirais mes orteils de vernis rouillé une dernière fois

Ferais bourgeonner nos géraniums avant la découpe fatidique

M’accrocherais aux cerfs-volants emportés par ton mistral

 

J’aspirerais le venin des aiguilles du taon

 

 

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Dramaticule à l’odeur charogne, ou Déboire d’une vie conjugale

par David Mongrain

Sur scène, c’est une maison en verre avec dedans une popule boudeuse : bouder l’horreur qu’elle ne soit qu’une pièce, leur maison, la table à manger occupe tout le salon, la salle de bain est dans un coin sans murs et sans intimité. Sur scène, c’est un carré sans vautre sous son toit de verre, le ciel est toujours à vue, on dort à la laide étoile et à midi c’est une serre à s’haïr : le couple qui vit l’ici bouillonne. Le soleil pendu aux cintres traverse la charpente transparente, l’aube chauffe la place jusqu’à la nuit. Et le souper qui cuit à même la table, deux cochonnets éclos comme des fleurs dans chacun leur assiette, ouvert d’un coup de couteau en festin de gosier.

ROSETTE, l’au bout de la table, décochonne son souper à grandes poignées, se bourre sa bouche de ses poings à ras-bord de viande déchirée, cochonne son linge : son parfum les petites fleurs se carne et se massacre, ça pue maintenant la panse de porc. Sa toge la rouge se rouge sang encore plus, l’écarlate lui monte comme une colère jusqu’aux commissures de ses lèvres; ROSETTE pour ne pas imploser se cimente son visage comme en une mime d’allure catatonnée, mais son regard garde des connotations d’envie de tuer. Colère rivée sur BÉBÉ-ROI, l’autre bout de la table : c’est un combat entre quatre yeux, en deux contre deux.

BÉBÉ-ROI se mute aussi, mais c’est son habitude : parler c’est s’aller la bouche, c’est trop bouger et c’est impératif de ne jamais déranger ROSETTE. Mieux vaut l’immobile passif qu’être criblé de coups d’œil. Le cochon c’est bon, mais qu’avec les yeux : mastiquer fait un vacarme. Quelle imprudence ce serait de se risquer vers le festin, la langue coule d’appétit mais la garder derrière ses dents. Voilà, c’est comme ça et ç’a toujours été comme ça, se nourrir en statue avec les yeux seulement, ne s’emplir que d’envie. Les ustensiles sont comme des ornements devant BÉBÉ-ROI, ils ne servent qu’à s’imaginer leur usage, fantasmer déchiqueter le porc et se faire sa couenne.

ROSETTE regarde toujours devant, même si son compagnon de table n’a rien dit, rien fait, rien fait d’autre qu’être de marbre comme toujours : mais sans jamais s’expliquer, ça hurle en silence que ça urge, tais ton silence s’il-te-plaît, c’est un ordre. Ça l’agresse que tu sois en couleurs, que t’occupes trop ma vision. BÉBÉ-ROI devrait s’enlever ses vêtements, se monochromer plus sage pour que son regard à ROSETTE se vide de cette rage du détail en trop; oui, dénudes-toi sans même un frottement, fais-toi immobile comme une poupée de porcelaine nue et figée comme en photo. Tu es toi et ça me purge.

Midi et ses chaleurs devraient s’imposer demain si le monde tourne toujours dans le même sens. Et le soleil, cette torche au-dessus de la serre, passera avec ses rayons incandescents, sublimera les tissus en fumée sur l’immobilisé, ça cendrera sa peau à BÉBÉ-ROI pour qu’elle se noire néant, disparition dans les abymes d’être l’immolé à table. Plus rien ne se passera, la paix finalement.

Mais en attendant encore le soleil à son apex, en attendant encore, ROSETTE se bourre encore-encore, et l’autre en avant ne mange toujours pas, quelle impolitesse provocante, c’est que la viande ne plait pas? Ou l’odeur carnée est trop forte pour sa fine bouche, c’est vomir qu’il veut? Marde au cuistot qu’il doit se dire, qu’elle arrogance de BÉBÉ-ROI, qu’une petite sainteté minable, il attend un régicide pour lui faire bonne leçon? Ça sera sa faute si ROSETTE fait passer la chicane des yeux aux poings aux armes à feu. Comme hier, ROSETTE toujours l’esclave des petits chichis royaux, second rôle qui fait le manger, chasse les cochons, lave les couverts, vide à la chaudière le coin à crottes : certainement que devant un chouin-chouin à la BÉBÉ-ROI, c’est facile l’impatience. Le vivre à deux demande la commodité, il faut faire avec les désirs papaux d’un autre et rien dire, mais bientôt, s’exploser en colère d’un froncement de sourcil, déclarer la guerre d’un pincement de bouche. Chut toujours, et puis, la débâcle :

BÉBÉ-ROI, bégayant. – C’est le tiens, si tu veux. Je dis si tu veux, c’est vraiment comme tu veux, c’est ton assiette dans le fond. Je dis ton assiette, la mienne en fait, mais je te la donne.

Tir à bout portant.

 

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L'implant Babel

par Vanessa Huard-Zamorano

[CLARA : S’t’un non-sens, c’est décâlissant.

PAULINE : Non, mon chou. C’est très sensé, si l’humanité n’est pas la priorité.

CLARA : Alors ce serait quoi, leur priorité?]

Un homme crie; il demande quelque chose dans une langue qui n’est celle de personne. Autour de lui, les passants ne s’attardent pas. La réplique est sèche; l’empathie, fuyante.

[PAULINE : D’abord, nous faire croire qu’les géants du GAFAMÉ f’raient les meilleurs mécènes, en culture et en sciences aussi, pourquoi pas. Puis, voilà!]

Je vous présente ma tante, Pauline. Si son nom ne vous dit rien, vous avez probablement son invention dans le crâne.

Sourire et éclairages en alternance. La jeune doctorante explore le studio, en dévoilant les détails à ses fidèles abonnés, pressés de savoir si l’Anti-Babel trouvera le financement nécessaire.

Longtemps qu’une ombre lointaine en France, ma tante est demeurée un mystère, jusqu’à cet automne. Je ne l’avais jamais vue sourire, boire, pleurer, avant de traverser l’océan. Ses appels, rares, étaient strictement en audio. Qu’est-ce qui l’avait motivée à extirper de ses boîtes ses disques durs archaïques, ses USB obsolètes?

[PAULINE : Et tu f'ras écouter à ma nièce! J’me contrefous de c’que vos patrons, c’que les enseignants ou l’gouvernement vous disent. Refusez l’implant Babel. Et s’il s’agit de la seule solution de rechange à un frigo vide, alors là seulement j’m’arrangerai, okay, t’auras un des prototypes. Compris? Te fais pas ça; fais pas ça à Clara.]

________________

INT : SOIR. LE PLATEAU DE « TECH ROYALTY »

REINE :

Impressionnant, ton traducteur universel! Mais « Anti-Babel », c’est négatif, il faudra changer. Mais négociable, pour le projet d’une femme en STEM! J’offre cinq millions en échange d’un retour de 65 % sur les profits.

PAULINE (JEUNE)

Ah, ça me semble un p...

ROI :

Pourquoi pas en faire un implant interne? La connexion à ton implant cochléaire fonctionne. Il suffirait de quelques modifications pour que tu deviennes une pionnière du transhumanisme. Huit millions et 70 % si tu me sors ça dans les six mois.

PRINCE : Moé j’offre un partnership avec Élé-Qcom! Toute traduction qui passera par un de nos câbles te coûtera pas une cenne. Imagine, être lié à la première entreprise québécoise du GAFAMÉ!

______________________

Cet épisode s’était conclu sur le refus de ma tante. Chacune des offres sous-entendait quelque chose de sinistre, financièrement ou éthiquement, et donc, la tête haute, elle était partie, espérant que la publicité à elle seule sauverait le projet.

Festival de bouffe de rue sur Saint-Laurent, polyphonie musicale et polyglotte. La doctorante tourne la caméra vers elle. Des départements à Melbourne, Dublin et Helsinki sont intéressés. L’Anti-Babel pourrait faciliter l’apprentissage de langues aux portes de la mort.

Refuser de collaborer avec la royauté technocrate ne serait pas sans conséquences. Quelqu’un de vexé avait le bras assez long pour faire cesser le financement académique et démonétiser la chaîne. Pauline était la seule à construire les prototypes; il n’y en avait qu’une poignée, à des coûts de production exorbitants. Personne de sensé ne s’achèterait jamais l’Anti-Babel.

Cependant, les insensés, eux, ont les poches profondes.

Ma tante s’est rendue à une adresse reçue dans une enveloppe sans timbre. La reine et le prince attendaient, seuls, mais elle sentait dans la pièce les lourdes mâchoires du GAFAMÉ.

[PAULINE : Ils m’ont montré des imitations chinoises, je ne sais pas si c’était de vraies images... Ils avaient quelque chose... d’inévitable? Ils m’ont convaincu de vendre le brevet, pour trois millions. J’ai signé mon silence, ce soir-là.

CLARA : Et après?]

Après, ce fut comme avec le cellulaire, le Web, avec les plateformes de visionnement. Un jour, le marché a décrété qu’on en avait tous besoin. Puis il a fallu qu’on paye des abonnements, de plus en plus restreints et précis. Un jour, il a fallu payer l’abonnement à ses propres langues.

 

Sang viral et doucereux. Ce mois-là, un gamin tente une désinstallation en direct. Son nouvel implant est enroulé autour d’une artère. Les nouveaux modèles le sont tous.

Impossible de se désabonner sans se désabonner de l’existence. En cas de manque de paiement, on le sait trop bien maintenant, le service est coupé aux utilisateurs.

Un homme crie; il demande quelque chose dans une langue qui n’est celle de personne.

 

[PAULINE : Leur priorité? Nous incapaciter, et nous passer la facture.]

J’aimerais ne pas vous laisser sur une fin aussi déprimante. Pauline nous livre son histoire aujourd’hui, pour une raison que j’ignore, et compte sortir de sa torpeur d’exil. Je ne sais plus où elle est, mais elle est libre. Partagez son histoire et cliquez sur la cloche!

 

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Notes lors d'une chute

par Marc-Antoine Lapierre

Nous sentons le temps passer, les pieds glissants, les klaxons de taxis, de haut, les ruches de lumières, les murmures : ce n’est pas la chute qui compte, mais l’atterrissage.

UN

Il ne me reste plus que le rythme. Ne me reste plus que le tempo, le calcul exact des notes, leurs expressions les plus singulières, pour arriver à la fin saint et sauf. Erratum : sain et sauf. Le rythme auquel les journées s’accumulent, se drapent dans l’existence, ne pourrait plus que m’accorder un visage de larve, acide, taciturne, à l’âme adroite, tragicomique, danseur sur des airs de regrets. L’amour, la connivence que le son entretient avec le diable, maître des artistes, ne choquerait plus personne qui le connaît; il m’a fait choisir contre le monde, pour le monde, m’a désisté de valeurs, m’a armé de devins, de voyants, de soins en tout genre pour me conserver à l’approche du sol. Seule la maîtresse, la vitesse, le son, seule la mère, la note de la déflagration la plus intransigeante, saurait me rassurer. Nous dansons en rond, toujours rassasiés du monde à venir. Sans nous douter de l’atterrissage, sans nous douter du rebond, de la triste mollesse des corps en suspension. Sans nous douter de la profondeur, sans nous douter de la flaque, de l’odeur du cratère…

Il en aura fallu de la bave, de la musique et des pas de danse pour en arriver à la science finale du rythme. Il en aura vendu, des films, des éclats de rire, des mains tendues vers l’espoir pour en finir par écrire, écrire, écrire, écrire sous le rythme, sous les ordres tyranniques de la création. Une aimante cinglante, intransigeante, marâtre acariâtre, sanguinolente dans l’ordre, dans la commande irrésolue de son agacement contre le monde, pour le monde. Il en aura coulé de l’eau, des idées sous — (…) Échec lors de la retranscription.

DEUX

Il ne me reste plus qu’une vague palette de couleurs, de tons, d’intonations possibles pour discuter avec vous. Reste l’éclat marine d’un matin de pluie, la cire anthracite d’un soulier de cuir, la tension, érotique, vertigineuse, d’un lacet oublié sur une table de nuit. Il ne me reste plus que la grosseur de mes joues, la longueur et la densité de mes cheveux contre le vent, pour discuter de l’ampleur, de la vitesse de ma descente vers le monde. Portrait fatidique, dialectique entre le travail accompli et l’amertume du travail, toujours plus faussement heureux, toujours plus faussement fier de son ambition constructive, pathétique, front gras, suant, suintant, succombant la nuit à ses rêves les plus noirs. Il ne me reste plus que des silhouettes dansantes, pendues aux arbres, venant me voir la nuit. Leurs tentacules m’embrassant, me renouant en m’oubliant, me promettant, sous de grands sourires blancs, éclatants de rires, de rayons de lune, des promesses reluisantes d’amours et de félicités. Il ne me reste plus que l’espoir de Tartini, que l’on vienne me sauver, que l’on me chasse hors de moi-même, que l’on me donne l’arme du courage contre l’avenir, contre l’espoir de la création, de l’originalité créative du désespoir — (…) Illisible.

TROIS

C’est le vouloir, non le faire, l’idée, la lumière, le vouloir de la vie, de la vie meilleure, de la vie éloignée, de l’idyllique soustraction au monde qui nous allèche. C’est le fait qu’un jour, il ne pourrait plus rien rester; qu’il ne resterait plus de rythme, plus de couleurs, plus de feuilles, de papiers, de compositions classiques, de marches quotidiennes, d’oublis casaniers devant la télévision. C’est le vouloir du vouloir être différent, créateur mécompris, génie d’avant-garde, maître de l’érotisme, de l’agencement de mots, d’idées et de thèmes. C’est le vouloir de la nuit, de disparaître dans son ventre, dans les creux de ses jambes, de ne former qu’Un — (…) Innommable.

QUATRE

C’est qu’il ne reste plus rien. Non pas dans le rêve, non pas dans l’analyse du monde qui nous entoure, mais bien dans l’essence même de la vitesse avec laquelle l’image du corps, fracassant l’espace, les valeurs, le temps, s’approche du sol. Qu’il ne reste plus rien pour nous rassurer de la nature morale de notre chute. Chuter pour l’Autre, pour soi, pour le monde ou pour personne. La chute pour la chute. Qu’il ne reste plus rien pour nous accrocher au monde; ni les sensations, ni les souvenirs, ni la mémoire des jours heureux, des jours heureux avant la découverte du mot.

PS

Notons ici que l’auteur laisse le post-scriptum vide.

— Marc-Antoine Lapierre

 

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Tu peux partir

par Estelle Blin

Il y a dix ans, je suis partie en Australie, dans l’État du Victoria, où j’ai passé la seconde moitié de mon année comme employée dans une usine d’emballage de fruits.

Quelques jours avant mon arrivée, un grave accident avait secoué l’usine : une jeune femme de mon âge s’était retrouvée littéralement scalpée, ses cheveux ayant été happés par une machine sans que personne ne sache comment l’arrêter. Un hélicoptère l’avait transportée en urgence vers un hôpital de Melbourne, et l’incident avait provoqué une vague de démissions dans l’usine.

J’ai donc commencé, une semaine plus tard en toute connaissance de cause, grâce à une amie qui travaillait déjà là-bas. Un chantage implicite consistait à accepter de vivre sur le terrain de l’usine, à la manière des cités ouvrières anglaises du XIXe siècle, dans des logements insalubres loués par l’employeur à un prix supérieur à celui du marché, en échange de l’obtention du travail. La présence d’une house mother achevait d’installer ce flou entre vie privée et vie professionnelle, son rôle relevant principalement du contrôle social : elle établissait le roulement des tâches ménagères, conduisait en ville celles qui n’avaient pas de voiture, venait récupérer les nouvelles recrues à la gare, entre autres activités.

Elle détenait aussi la clé du hangar où étaient déposées les affaires personnelles de celles qui redoutaient le vol, sans se douter que le vol pourrait venir de la house mother elle-même. Cette enclave patronale permettait un contrôle total de la vie ouvrière, qu’il s’agisse d’éteindre dans l’œuf toute velléité de résistance ou de venir trouver, à trois heures du matin, celles qui accepteraient d’aller coller des étiquettes sur des boîtes de prunes pendant des heures dans une chambre froide, parce qu’un camion de livraison venait d’arriver dans la nuit et devait repartir sans attendre.

Je m’aperçus rapidement que l’été australien sous une baraque en tôle sans climatisation, à raison d’un rythme régulier de journées de travail de 12 h, ne me permettrait pas de réfléchir et encore moins de lire. Je réalisai aussi que l’épuisement physique et mental, les micro-agressions constantes, l’injustice banalisée, l’air vicié et l’absence de perspectives formaient un marasme ambiant qui poussait plus facilement notre petite collectivité à boire un verre, puis un deuxième, puis un troisième, plutôt qu’à aller faire du sport, pour évacuer la tension. C’est ainsi que voir des femmes de 20 ans, une bouteille à la main dès 11 h en pleine semaine, était devenu une scène parfaitement ordinaire de mon quotidien, que j’avais le loisir d’observer en ayant moi-même une bouteille à la main.

Chaque semaine, nos salaires nous étaient remis en liasse épaisse de petites coupures dans des enveloppes jaunes, dont le renflement nous donnait l’impression d’être grassement payées. Cette enveloppe était rendue précieuse par toutes ces heures passées debout, abruties par le bruit infernal des machines qui couvrait jusqu’à la radio elle-même, pourtant diffusée par des haut-parleurs. Je la glissais sous mon matelas, le temps que la house mother me donne un lift à la banque, hantée par l’idée qu’on puisse me voler en substance un temps que j’avais déjà perdu.

Des mois s’étaient écoulés ainsi, lorsqu’un jour, après avoir travaillé de l’aube jusqu’au crépuscule, puis du crépuscule jusqu’au petit matin, on est venu m’annoncer que je devais revenir pour une nouvelle journée complète.

Incapable de réfléchir à cause de la fatigue, je me mis à pleurer à l’idée de continuer. Une collègue m’a alors demandé : « Pourquoi tu pleures? — « Parce qu’on me demande de travailler encore douze heures… ».

Elle m’a regardée et a dit : « Tu sais que tu peux partir? ». Cette révélation m’a ouvert les yeux : non seulement je pouvais dire non, mais en plus je pouvais partir. C’est donc ce que j’ai fait.

Shepparton s’éloignant désormais derrière moi, je quittai son herbe jaunie par la sécheresse, sa zone industrielle et son liquor store, son gang de motards et ses usines. Je quittai la petite maison où nous vivions toutes. Je quittai les filles aussi, sans me retourner, les muscles encore raidis par ce même geste répétitif que j’avais fini par faire même en dormant. Un bref coup d’œil dans le rétroviseur me renvoya l’image de quelqu’un aux cheveux collés sur le front par la sueur et aux yeux hagards, qui me ressemblait vaguement. À l’exception du léger sifflement des pneus sur l’asphalte, il n’y avait pas un bruit.

Dans ce silence, je me suis retrouvée.

Le paysage filait derrière la vitre et je me disais qu’un jour, peut-être, je raconterais cette histoire. Puis je chassai cette drôle d’idée en regardant mes mains qui n’avaient pas tenu un stylo depuis des mois, réalisant par la même occasion que ceux qui écrivent sur la vie ouvrière sont rarement des ouvriers.

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#SadGirlSummer

par Kalya Nzesseu

Je déteste l’été.
Voilà, la messe est dite.

 

J’aime le soleil, mais pas sa chaleur étouffante qui me déprime.
Ses canicules suintantes et collantes.

 

Je suis allongée dans le parc Lafontaine, à la recherche d’un peu de fraîcheur au milieu de la ville.

J’ai déserté mon appartement exigu du Plateau Mont-Royal, sans air climatisé, que je paie pourtant bien trop cher pour ce qu’il est.
De toute façon, je suis Française, donc anti-clim, par esprit de contradiction, je suppose. Mes collègues rient de mes petites révolutions, mais nous sommes toutes et tous une partie du problème.

 

J’ai tout de même acheté un ventilateur.
Il était en promotion au Jean Coutu.
Au bout de la troisième nuit consécutive à plus de 30 °C.

 

Le soleil brille sur mes membres engourdis, la tête embrumée par trop d’insomnies.

 

Trois semaines que les Francos sont terminées, et que tous mes amis sont repartis dans leurs autres « chez-soi ».
J’ai pris un livre avec moi pour essayer de voyager, moi aussi, aux quatre coins du monde. Mais rien n’y fait : tout est d’un ennui mortel.

 

Je suis complètement vidée de mon énergie pour mon premier jour de repos, après cinq jours de travail consécutifs au magasin.

 

Je flâne sur Insta, et revoilà ma compagne de solitude : la comparaison.
Chaque été, je parle de déconnexion.
Mais elle revient toujours. Cette envie pressante d’espionner les stories de mes camarades.
C’est irrépressible, comme une force invisible qui me fait autant de bien que de mal.

 

Plage, cocktails, soirée, amis et c’est reparti…
De l’Amérique du Sud à l’Asie, en passant par l’Europe, aucun continent n’échappe à Bon Entendeur et son remix du « temps est bon ».
Je soupire en rangeant mon téléphone.

 

Chaque année, c’est pareil.
J’ai l’illusion que cette fois, tout sera différent.
Les examens se terminent.
On fait la fête avec les copains.
J’expire mes poumons sur la place des Arts.
Et soudain, je suis toute seule.
Coincée dans les rayonnages de livres et de magazines, à devoir supporter des clients qui pensent que je n’ai sûrement jamais ouvert les livres que je vends. Sinon je ne serais pas en train de les vendre.
Sans parler des touristes américains, qui pensent que le client est roi, et qu’on entend débarquer dans le magasin à cinq kilomètres à la ronde.
Et puis les touristes français, qui me demandent s’ils peuvent payer en euros et qui sont visiblement déçus que je ne leur réponde pas avec un accent québécois forcé.
Les uns s’expriment fort, les autres fort mal.
Ce sera toujours mieux que ces bobos parisiens du Plateau, qui me regardent avec un rictus moqueur quand j’explique que je viens de Limoges.

 

Et puis, quand viennent enfin mes jours de repos, j’erre dans les parcs pour écrire.
Fantasmer une vie différente en écoutant Le Loup, le Roy et la Rose en boucle.
J’imagine des romances d’été qui me feraient enfin ressentir autre chose que de l’apathie pour le monde autour de moi.

 

Pourquoi tout le monde semble si heureux?
La déprime saisonnière n’est-elle possible que sous la neige?
La mélancolie est interdite sous un ciel ensoleillé.

 

L’été, c’est le fun quand on a de l’argent.
Mais impossible d’exprimer ce ressenti sans se faire traiter de rabat-joie.
Bois une bouteille de mauvais rosé dans un parc et ça ira mieux.

 

Pourtant, j’aime cette mélancolie de l’été.
J’aime sortir à moitié dénudée dans la rue, et ce temps qui ralentit.
J’aime cette langueur qui m’enveloppe lorsque je flâne entre les rues Mont-Royal et Saint-Denis.

 

Cet ennui créatif qui me faisait jouer des heures dans le jardin de mes parents, et faire du roller dans mon quartier pavillonnaire, entre la ville et la campagne.
Tout un monde peuplé de personnages imaginaires, de comédies musicales, de mangas, et de tout ce qui m’inspirait alors.

 

Après avoir attendu le bus, toujours en retard, je me baladais en ville avec mes amis, passant inlassablement dans les mêmes ruelles : devant mon lycée, la place de la Rep, la rue du Clocher, la Fnac, le conservatoire, le cinéma.

 

Il faut croire que même de l’autre côté de l’océan, certaines choses ne changent pas.
Les rues ont changé de nom, mais la volonté de tromper l’ennui, elle, n’a pas changé.

 

Inlassablement, je marche pour me sentir en vie.

 

Et elle est là, la beauté de l’été.

 

Mais dans une société obsédée par le paraître, comment exister vraiment dans cette période où l’on goûte à la fois la douceur du ralentissement et la pression de « réussir son été »?

 

Je regarde au loin.
La réponse ne me viendra peut-être jamais.

 

D’ailleurs, les particules des feux de forêt dans l’Ouest rendent le ciel un peu moins bleu aujourd’hui.
Je me lève, et j’époussette mes vêtements.

 

Si j’y réfléchis trop, c’est mon cerveau qui risque de s’enflammer.

 

Je marche vers le métro pour me rendre au supermarché le plus proche, à la recherche d’une promotion sur la glace.
Je vous l’ai dit : tout mon argent passe dans mon loyer.
Je n’ai pas le pouvoir d’achat de mon quartier.

 

Pot d’un litre de glace que je mangerai seule, directement à la cuillère, assise sur mon lit en maillot de bain, les fenêtres grandes ouvertes.
C’est encore la meilleure solution que j’ai trouvée jusque-là.

#SadGirlSummer

 

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Entre deux mondes

par Rhely Kanyama

Il y a des matins où Montréal s’éveille dans ma tasse. Le café y a le goût du silence et de la neige. Dans la vapeur, je vois mon ancien ciel se dissoudre : celui des rues où les saisons n’avaient pas de froid, seulement du soleil impatient.

Je me revois sur ce balcon d’enfance, regardant les jours passer comme des oiseaux pressés. Le monde semblait vaste, mais ma langue suffisait à le tenir en équilibre. Puis un jour, j’ai traversé les mers avec un rêve dans la valise : apprendre, comprendre, bâtir.

Aujourd’hui, je suis étudiante en informatique. Le mot seul pèse parfois plus que mes cahiers. Entre les lignes de code, je cherche ma place. Les équations me résistent comme des portes verrouillées, et mes nuits se remplissent de boucles et de fonctions qui refusent de s’exécuter. Il y a des soirs où je doute : ai-je choisi un chemin trop raide? Et puis je me souviens de ma promesse — persévérer, même quand la logique semble contre moi.

Le français, ici, n’a plus la même respiration. Il marche vite, rit fort, saute les mots comme on saute les flaques de neige. Je le poursuis, je trébuche parfois, mais il m’apprend une chose : chaque mot est une clé, et il suffit d’oser tourner la serrure. Ce français vivant m’accueille, m’apprend à dire « erreur », « réussite », « espoir » dans la même phrase.

On me demande souvent : « Tu viens d’où? » 
Je réponds : « D’un pays qui n’est jamais tout à fait parti. » 
Parce qu’il est là, dans ma peau, dans mes silences. Il m’habite quand je parle, il respire dans ma prière, il danse dans mes souvenirs. Il m’a appris à sourire même quand la fatigue m’écrase, à croire même quand les chiffres me défient.

Montréal me parle dans une langue de contraste. Le vent froid gifle, mais les cœurs réchauffent. Dans cette foule pressée, j’apprends à respirer autrement : ni étrangère, ni tout à fait d’ici, mais entre les deux, dans cet équilibre précaire où chaque jour est un petit miracle.

Parfois, la frustration m’envahit. Le serveur refuse de compiler, les formules se brouillent, la logique m’échappe. Pourtant, c’est dans ces instants que je sens ma foi se lever — pas comme un cri, mais comme une main qui me relève doucement. « Continue, murmure-t-elle. Ce n’est pas le code qui te définit, c’est ta lumière. »

Alors je recommence. Ligne après ligne, je construis plus que des programmes : je me construis moi-même. L’informatique, finalement, c’est un peu comme la vie : chaque erreur a un sens, chaque correction rapproche du vrai.

Le soir, je marche jusqu’à la fenêtre. Les lumières de la ville dansent sur la neige fondue. Je pense à mes parents, à mes prières, à mes professeurs, à ces jours où le courage tient lieu de chaleur. Montréal n’est plus étrangère. Elle est devenue mon champ d’apprentissage, ma salle de prière, mon champ de bataille.

Et peut-être que c’est cela, vivre entre deux mondes : ne plus chercher lequel choisir, mais apprendre à marcher sur le fil qui les relie. Entre la raison et la foi. Entre la science et le souffle. Entre le stress et la grâce.

 

Je continue à écrire, à coder, à prier. Le vent me parle dans deux langues, mais le sens, lui, reste unique : avancer.

 

 

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